jeudi 18 février 2010

Chapitre XVII

Marc allait jeter sa main. Encore une fois. Un sept et un deux, qu’est-ce qu’il pouvait espérer tirer de ces cartes ? Il n’arrivait pas à toucher des jeux intéressants ce soir. Les rares fois où il pouvait espérer ramasser un peu avec ses cartes, il se faisait laminer par Éric, qui était dans un rush incroyable.
Éric jubilait. Il battait Marc à domicile. Les cartes lui souriaient. Marc s’enfonçait de plus en plus dans l’échec. Il venait de jeter sa main. La neuvième fois consécutive calcula Éric.
— Malheureux au jeu..., dit-il en jetant un regard ostensible à Claire.
— Je fais exprès, dit-elle en retournant les trois cartes du flop.
Claire n’aimait pas jouer au poker avec eux. Elle se lassait vite, mais quand la partie avait lieu chez eux, elle aimait bien faire la croupière, distribuer les cartes, manipuler les jetons. Malgré ce qu’elle venait de dire à Éric, elle s’en voulait de ne pas arriver à aider Marc avec ses cartes. Elle les distribuait, elle ne les contrôlait pas.
— Je suis sûr que tu fais ça pour te venger, dit Éric.
— Me venger de quoi ?
— Du fait que ton mec traîne avec une nana, une bombe atomique. dans les couloirs de St Jo’

— Tu déconnes ! Tu travailles à St Jo’.
Julie avait appelé Marc une semaine après leur rencontre dans la librairie. Elle l’invitait à prendre un verre en ville. Ce verre qu’ils n’avaientt pas pu partager quand ils étaient tombés l’un sur l’autre entre tous ces livres.
Marc avait hésité toute la semaine devant le téléphone, le numéro de Julie entre les doigts. Il avait décroché le téléphone, composé les premiers chiffres, avant de raccrocher. À chaque fois il se demandait ce qu’il espérait. Ils s’étaient croisés 15 ans après le Bac, ils n’avaient pas échangé un mot pendant leur année de terminale, s’étaient parlé dix minutes entre les rayonnages d’une librairie, et alors. Ils n’avaient rien en commun hier, pourquoi les choses auraient-elles changées aujourd'hui ? Parce que Julie lui avait dit qu’elle n’avait pas été aussi indifférente que cela à son humour ? Il avait eu la chance de revoir un béguin de lycéen, l’histoire s'arrêtait là. Il avait fini par s’en convaincre quand Julie l’appela.
— Tu es aussi timide qu’à l’époque. J’ai attendu toute la semaine que tu m’appelles. J’aurais dû me douter que tu ne le ferais pas. J’ai tout de même attendu toute une semaine pour faire le premier pas. Bon, alors, quand est-ce qu’on peut se voir, et parler de nos vies formidables depuis que l’on a quitté le lycée ?
Marc retrouva Julie une heure plus tard, à quelques pas de chez lui, dans un café bondé, premiers beaux jours de printempsobligente. Julie l’attendait sur le trottoir. Elle avait relevé ses cheveux en un chignon improvisé. Savait-elle que Marc avait rêvé de sa nuque pendant toute une année pour la dévoiler ainsi ? Les fines bretelles de sa robe rouge laissaient voir ses épaules rondes et bronzées. En s’approchant, Marc remarqua enfin le petit papillon tatoué sur sa cheville.
Devant la foule, ils décidèrent d’aller ailleurs. Ils marchèrent dans les rues envahies par les passants tout heureux de profiter des premiers rayons du soleil. Marc la guida dans les rues de la ville qui avaient tant changé depuis qu’elle était partie pour Paris.
— Je croyais que j’étais faite pour la capitale, les théâtres, les concerts, la vie en grand. J’ai vite compris que c’était hors de portée d’une simple prof de danse. Et puis mon époux n’était pas le genre de type à aimer sortir.
— Tu es mariée ?
— Divorcée. Mariage express. Deux ans et demi et puis s’en va. On était trop jeune pour le mariage. Et trop con pour le comprendre. Après un an de vie commune, on ne se supportait pas, mais on était trop fier pour s’avouer qu’on s’était trompé.
— Comment ça s’est fini ?
— En eau de boudin. On passait notre temps en s’engueuler pour un oui pour un non. Un matin j’ai fait mes valises et je suis partie. J’ai vécu à l'hôtel pendant trois mois avant de trouver un nouvel appart’, en coloc’ avec des artistes, peintres, musiciens. La vie de bohème. Comme dans la chanson d’Aznavour. C’était amusant au début, puis vite cette ambiance est devenue chiante. C’est le genre de truc qui va bien quand tu es jeune, mais quand tu vois arriver la trentaine, tu te rends compte que c’est des conneries, qu’il faut grandir, et passer à autre chose.
Ils avaient trouvé une table à la terrasse ombragée d’un petit café. En buvant leur café, Marc continuait d’interroger Julie sur sa vie parisienne. Il était fasciné de tout ce qu’elle avait vécu, un mariage, cinq ans dans un loft entourée de doux dingues plus ou moins artiste, deux ans avec un médecin, qui la trompait avec sa secrétaire et certaines patientes, et qu’elle avait trouvé un soir en rentrant chez eux, le pantalon aux chevilles en train de baiser la voisine sur la table de cuisine.
— Je n’ai pas pris le temps de faire mes valises, j’ai claqué la porte et suis parti. C’est en revenant quelques jours plus tard pour récupérer mes affaires qu’il m’a dit que la voisine n’était pas la première. C’est marrant, mais je ne lui en voulais plus. Je n’étais pas pour autant prête à reprendre ma place à ses côtés. J’ai mis tout ce que je pouvais dans une valise, j’ai téléphoné à mes parents et me voilà.
Marc avalait son deuxième café. Il n’aimait pas ça, mais en buvait beaucoup quand il écoutait les femmes raconter leur vie. Il faudrait qu’un jour il se penche sur cette drôle d’habitude. Julie passait la main dans ses cheveux pour les ramener derrière son oreille, et remontait la bretelle de sa robe qui glissait le long de son épaule. Marc aurait voulu avoir un calepin pour noter tout ce qu’elle disait, et ces petits gestes qui accompagnaient sa parole.
— Et toi ?
La question était inévitable. Il regrettait de ne pas avoir été impoli, et d’avoir ouvert le feu le premier. Les 15 ans qui venaient de s’écouler depuis leur Bac avaient été moins trépidants pour lui que pour elle. Il lui fit un résumé, l’échec de ses études de médecine, son passage en sociologie, ses deux petites amies, qui l’avait plaqué presque de la même façon, son année morte et son arrivée à St Jo’.
Après tout ce qu’elle avait vécu, le fait que Marc soit revenu sur les lieux de sa scolarité pour y travailler lui apparaissait comme la chose la plus extraordinaire qui soit. Elle voulait tout savoir de ce retour sur les lieux du crime. Les circonstances du retour, l'entretien, les premiers jours, ses impressions...
Marc prit plaisir à lui raconter l’histoire de son retour dans les murs de St Jo’. Les phrases s'enchaînaient comme s’il les avait répétées maintes fois. Il réussit la faire rire en décrivant l’entretien calamiteux qui en d’autres circonstances lui aurait valu d’être reconduit poliment, mais fermement vers la porte avec l’espoir de ne jamais revoir un pareil candidat.
Ils avaient quitté la terrasse et avaient repris leur promenade dans les rues de la ville qui malgré la foule n’appartenaient qu’à eux. Julie l’écoutait et en redemandait. Marc n’avait pas besoin de ses encouragements. Ils arrivèrent devant la porte de Julie sans s’en rendre compte. Marc consulta l’heure. Ils avaient passé quatre à parler. Eux qui étaient presque des étrangers au lycée venaient de passer une après-midi ensemble comme deux vieux amis qui se retrouvent après une trop longue séparation. Ils se firent la bise sur le trottoir. Marc s’éloigna, à la fois content de son après-midi, et un peu coupable de se sentir si heureux d’avoir passé tant de temps auprès d’une autre femme que Claire. Il n’avait pas atteint le coin de la rue qu’il entendit Julie l’interpeller. Il se retourna, et la vit courir vers lui.
— Tu crois que je pourrais venir visiter les lieux de mes exploits passés avec toi, un de ces jours ?
Le téléphona sonna. Lucie décrocha, et tendit le combiné à Marc qui saisissait les absents de l’après-midi dans l’ordinateur.
— Il y a quelqu’un qui t'attend en bas, lui dit Chantal à l’autre bout du fil.
Marc descendit jusqu’à l’accueil, laissant à Lucie le soin de terminer la tache qu’il venait juste de commencer.
Julie l’attendait accoudée au comptoir de l’accueil en discutant avec Chantal.
— Tu te rends compte Chantal se souvient de moi, lui dit-elle quand il arriva. Ça fait bien 15 ans que je suis partie et il lui a fallu 2 minutes pour se souvenir de mon nom.
— C’est parce que tu n’as pas changé ma belle, lui dit Chantal en lui faisant un clin d’oeil avant de répondre au téléphone.
Marc lui fit faire un tour des nouveaux bâtiments qui avaient poussé depuis qu’ils avaient quitté le lycée. Il la conduisit jusqu’au bureau des surveillants et la présenta à Lucie qui était toujours occupée penchée sur l'ordinateur. Marc s’en voulut de la laisser de dépatouiller avec le quotidien alors qu’il se faisait plaisir en se promenant avec Julie. Ses remords s’envolèrent vite quand Julie poussa un petit gloussement quand il poussa la porte de la salle des profs et la fit entrer dans cette zone interdite. Ils allèrent traîner dans les couloirs du lycée, passant devant la prote de leur ancienne classe, collant l’oreille à la porte pour espionner le cours. Julie regretta de ne pas pouvoir entrer et s’asseoir à son ancienne place. Ils croisèrent Éric en redescendant vers le bureau, Marc savait qu’il aurait droit à des réflexions la prochaine fois qu’il le croiserait, et l’imaginait détaillant Julie de la tête aux pieds dans son dos.
Marc consulta une des nombreuses pendules de l’établissement. Il n’avait que peu de temps avant la récréation, et il s’excusa de devoir mettre fin à la visite, les obligations du boulot dit-il. quand ils revinrent au bureau, Lucie était déjà descendue pour surveiller la cour. Marc s’installa au bureau, et Julie alla s’asseoir dans le fauteuil sous la baie vitrée, de sa place elle observa Marc avec les élèves qui défilaient devant lui pendant la récréation.
Elle se souvenait d’un garçon timide, emprunté, maladroit, rasant les murs et ne parlant qu’à très peu de gens. Elle l’avait entendu souvent faire rire les trois seules personnes avec qui il arrivait à parler, et dans la seconde qui suivait redevenir transparent, éteint parce qu’un ou une inconnue venait se joindre au groupe. Il sortait des horreurs en gardant l’air le plus sérieux du monde, mais n'arrivait pas à soutenir le regard d’un étranger. Elle avait devant elle un homme à l’aise, capable de plaisanter avec des ados, et de se montrer ferme quand il le fallait. Il écoutait, et conseillait, réprimandait et accompagnait. Il était maintenant comme il était hier au sein de son petit groupe, fin, vif, pince-sans-rire, drôle. Avec en plus une sorte d’aura, par vraiment de l’autorité, mais autre chose qu’elle n’arrivait pas à définir qui faisait que les élèves qui étaient passés devant le bureau lui exprimait une sorte de respect naturel. Elle le trouva beau. Elle l’avait trouvé beau déjà quand elle était tombée sur lui dans cette librairie, par cet heureux hasard. En cette fin d’après-midi, en le regardant travailler elle le trouva excitant.
La sonnerie marquant la fin de la récréation retentit dans les couloirs. Marc sorti sur le pas de la porte, observa les troupes d’élèves regagner leur classe cornaquée par leur professeur. Lucie remonta une dizaine de minutes plus tard, accompagnée d’Éric. Marc raccompagna Julie jusqu’au portail, et la regarda s’éloigner sur le trottoir. Il n’eut pas besoin de lever les yeux pour deviner Éric penché à la fenêtre. De l’accueil il appela Lucie pour lui dire qu’il resterait sur la cour. Il discutait avec un groupe d’élève quand Éric vint le rejoindre.
— Qui c’est cette bombe ?

Claire dévoila le turn ignorant la réflexion d’Éric. Lucie jeta son jeu. Seule Zoé restait dans la partie face à Éric. Il voulut lui faire peur et fit tapis. Zoé ne se démonta pas et le suivit, dévoilant une paire d’as, qui avec celui qui était sur la table lui faisait un brelan. Éric avec son roi accompagné d’un dix qui lui faisait une paire grâce à celui que venait de révéler Claire était battu. Déçu de s’être fait avoir, il revint à la charge.
— Non, mais sérieux Claire, tu sais que ton mec se ballade ouvertement avec une beauté fatale ?
Claire savait. Marc lui avait parlé de Julie après leur ballade qui avait occupé tout un mercredi après-midi. Il ne lui avait rien caché de son ancienne camarade de classe, et fantasme. Claire l’avait invitée à dîner, et l’avait trouvé très sympathique, drôle, intelligente, et effectivement très belle.
— Oui, figure-toi je sais que Marc te rend jaloux en se promenant avec Julie. Et tu veux savoir, ça ne me gène pas le moins du monde, on à même prévu de se faire un plan à trois le week-end prochain
Marc aurait voulu sauter par dessus la table et embrasser à pleine bouche Claire pour avoir réussi à clouer le bec à Éric. Elle avait lâché cette phrase sans ciller, distribuant les cartes autour de la table. Pas un frémissement. Un ange passa dans la pièce. Tout le monde dévisageait Claire plutôt que consulter les cartes qu’elle venait de leur donner. Lucie fut la première à réagir, elle donna une tape du revers de la main sur l’épaule d’Éric.
— Ça t’apprendra à jouer au con. Elle t’a bien rabaissé ton caquet mon vieux.
Tout le monde éclata de rire. Claire sourit. Et Marc découvrit une paire d’as.

mercredi 17 février 2010

Chapitre XVI

Marc déambulait dans les allées de la librairie sans but particulier. Il aimait flâner entre les rayonnages à la recherche d’un livre. Il passait le doigt sur les piles de livres alignées sur les tables, sur la tranche de ceux qui restaient sur les étagères. Dans un moment il penserait « Trop de livre, et tellement peu de temps ». Il le faisait à chaque fois. Son attention fut attirée par la couverture d’un livre de poche. Une bouteille de lait en verre dont l'opercule est entrouvert. Il se demanda s’il existait encore des bouteilles de lait en verre. Dans le monde moderne, le plastique remplaçait tout. Surtout, il y avait peu de chance qu’avec les consignes de sécurité et d’hygiène draconienne d’aujourd’hui, les opercules en aluminium soient encore utilisés tout seuls pour fermer les bouteilles de lait.
Il prit le livre entre ses mains, fit tourner les pages entre son pouce et son index, s'arrêta au hasard, lu quelques phrases, referma le lire, le retourna, lu la quatrième de couverture. Il aimait bien le titre. Cela ne suffit pas. Il n’était pas d’humeur à acheter aujourd’hui. Il se fit une note mentale pour la prochaine fois. Il remonta le long de l’allée, attrapa un autre ouvrage, reproduisit le même manège que pour le précédent.
Juste à la périphérie de son champ de vision, il remarque à peine une robe blanche qui passa à côté de lui. S’il avait tourné la tête, il aurait peut-être remarqué le petit tatouage sur la cheville de la propriétaire de la robe blanche. Un papillon. Il aurait alors souri. Pour lui même. Il aimait remarquer ce genre de détail. Il aurait alors laissé courir son imagination, il aurait inventé une histoire à ce papillon, à la jeune femme qui avait choisi de l’arborer sur sa cheville. Mais il ne tourna pas la tête, resta plongé dans les pages du livre qu’il allait reposer dans un instant.
Marc consulta sa montre. Il avait encore une heure avant de retrouver Claire. Il poursuivit son exploration des rayonnages de la librairie. Nouveau petit manège sur un autre livre. Cette fois-ci, même en relevant la tête, il n’aurait pas pu voir le papillon s’approcher de lui. Il n'avait pas encore d’oeil dans le dos. Il sentit quelque chose le frôler, n’y prêta pas vraiment attention, poursuivit sa lecture, et sursaute quand une voix féminine se fit entendre à sa gauche.
— Je serais vous, je n'achèterais pas ce livre, je l’ai lu, c’est très mauvais.
Marc se tourna vers la voix. Elle appartenait à une belle brune, à peine plus petite que lui, un ou deux centimètres, le teint à peine hâlé, deux grands yeux noirs. Ensemble ces éléments ajoutés à d’autre, lui rappelait quelque chose. Il essaya de fouiller dans sa mémoire, mais la surprise lui avait coupé une partie de ses moyens.
— Bonjour Marc.
La belle brune le connaissait. Cette impression de familiarité n'était pas juste une idée. Qui était-elle ? D’où la connaissait-il ? Il se maudit de ne pas arriver à mettre un nom sur ce si beau visage. Puis tout lui revint dans un flash. Julie. St Jo’. La terminale D.

La sonnerie tira Marc de sa rêverie. Il n’avait pas écouté la fin du cours. Encore une fois il allait devoir emprunter les notes de Grégoire. Il ne manquerait pas de le chambrer.
— Tu as encore passé le cours à fixer la nuque de Julie, petit pervers, lui dirait-il ne lui tendant son classeur.
Marc baissera les yeux, et ne pourra pas s'empêcher de rougir. Grégoire lui donnera une grande claque dans le dos, et l'entraînera jusqu’au foyer pour prendre un café.
— Un jour elle va finir par s’apercevoir que tu es obsédé par sa nuque, lui dit Grégoire en se frayant un passage jusqu’au comptoir à coup de coude et d’épaules.
— Elle ne sait même pas que j’existe. Je ne suis même pas un point sur sa carte du monde. Et puis elle doit avoir l’habitude de se faire dévisager.
— Tu ne la dévisages pas, tu es incapable de la regarder en face. On dirait qu’elle a des rayons dans les yeux qui te transperceraient si tu osais les croiser. Tu la « dénuquises ». C’est pas pareil.
Marc ne trouva pas le courage de lui répondre. Ils avaient déjà eu mille fois cette conversation depuis le début de l’année scolaire. Depuis la première fois où il s’était perdu dans la contemplation du cou de Julie. Il s'était perdu tant de fois depuis dans les méandres des mèches qui s'échappaient de sa queue de cheval, et glissaient sur les courbes de son cou, juste avant la naissance de ses épaules.
Julie était la plus belle fille de la classe, et peut-être du lycée. Tous les garçons se pâmaient devant elle, même Grégoire qui jouait l’indifférent et se moquait de Marc. Julie le savait. Elle en jouait juste ce qu’il fallait. Elle avait un petit copain, Sylvain, un beau mec, surfeur, et tête de classe. Sa bande d’amis, sa cour disaient les jaloux, et surtout les jalouses. Marc ne faisait et n’avait aucune chance de faire parti du tableau. Il n’avait aucune des qualités requises pour entrer dans le cercle. C’était un obscur, un sans grade, un type juste bon à passer les heures de cours à fixer sa nuque, et à imaginer les choses que l’on imagine quand on a son âge.
— Allez viens, on y retourne, dit Grégoire en lui donnant un coup de coude dans les côtes pour le faire revenir sur Terre, il ne faut pas être en retard où « Petit Cul » va nous fermer la prote au nez.
« Petit Cul » était leur prof d’histoire, un tout petit bonhomme qui occupait tout l’espace autour de lui en sautillant de droite et de gauche, et en parlant fort, très fort. C’est cette dernière caractéristique qui lui avait valu son surnom. « Grande gueule et petit cul, quand tu pètes on te voit plus » avait dit Grégoire après le premier cours. Il avait fait rire toute la classe. Et le surnom était né et resté, jusqu’à se répandre dans les autres classes. Marc l’aimait bien. C’était un prof intéressant. De plus, il savait qu’avec lui il n’aurait pas le temps de s’occuper de la nuque de Julie. Une heure de gagnée. Une heure pendant laquelle il ne se torturerait pas.
En remontant dans la classe, ils trouvèrent Julie entourée par sa bande, Sylvain assis derrière elle, l’entourant de ses bras. Grégoire s'installa et ouvrit des affaires sur le bureau. Marc resta un instant dans l’encadrement de la porte. Julie le remarqua et lui offrit un sourire. Marc en fut transpercé. Il ne sut quoi faire. Il aurait pu passer le reste de sa vie pétrifié sur le pas de la porte si « Petit Cul » n’était pas arrivé derrière lui et ne l’avait pas obligé à se pousser pour qu’il puisse entrer dans la classe. Marc se tourna vers le professeur.
— Alors, on se bouge un peu, lui dit ce dernier.
Marc s’avança vers sa place. Julie s’était assise penchée sur son livre elle avait oublié qu’il existait. Marc aurait voulu courir à travers la classe et disparaître sous son bureau. Il avait l’impression que tous les regards étaient fixés sur lui, sur sa démarche gauche, sur la collection de boutons qu’il entretenait sur son visage, sur le hasardeux agencement de ses cheveux gras. Il s’effondra blême sur sa chaise.
— Ça va, lui demanda Grégoire ?
— Ta gueule, lui répondit Marc surpris de son audace.
Il n’entendit rien du reste du cours. Pour une fois ce n’était pas à cause de la nuque de Julie. Il était perdu dans ses pensées, il détaillait le sourire de Julie. Ce sourire qu’elle lui avait envoyé, à lui. Il y passa la première heure de cours, et après la pause, après s'être passé la tête sous l’eau, il se mit à l’écrire. Il tartina trois pages rien qu’avec ce frémissement de lèvres qui n'avait pas duré plus d’une seconde.
Il rangea ces quelques feuilles avant que Grégoire ne puisse les lire. Il n’osait imaginer ce qu’il aurait dit de sa prose. Il savait que c’était mièvre. Il savait que c’était nul. Il savait qu’il ne pourrait jamais le relire sans avoir mal devant tant de platitudes. Pourtant, il ne renierait jamais ce qu’il venait d’écrire. Il garderait ces quelques pages précieusement. Longtemps.

Julie souriait. Marc la reconnut grâce à son sourire. Comment aurait-il pu en être autrement ? Il avait passé tant d’heures de sa vie de lycéen à détailler sa nuque, qu’il ne pouvait pas se souvenir de son visage. Juste de ce sourire. Il chercha dans sa mémoire où il avait pu perdre son texte, le texte du sourire. Sans doute avait-il péri lors d’un déménagement. Cela n’avait pas d’importance, il venait de retrouver l’original.
— Julie ?
Il avait l’air de ne pas être sûr de lui. Il sentait le point d’interrogation au bout du prénom. C’était pour la forme. Pour le style. Pour se donner le genre du type détaché qui n’est pas certain d’avoir devant lui, 15 ans après la fille qui l’avait fait fondre et rêver pendant toute une année.
— Quelle surprise, ça fait quoi ? 15 ans ? On était encore des gamins. Une éternité. J’ai mis du temps à te reconnaître. Tu as changé depuis cette époque.
Elle ne savait pas à quel point il était content de l’entendre dire ces derniers mots. Il était heureux de ne plus être l’ado boutonneux, complexé, gauche, transparent qu’il était en ce temps. Il avait changé au point que la plus belle fille du lycée venait l’aborder aujourd’hui.
Marc hésita à lui dire qu’elle n’avait pas changé. C'était le genre de phrase qu’il n’arrivait pas à dire, trop clichés, trop banales. Que lui dire alors ? Qu’elle avait le même sourire qu’avant ! Qu’aujourd’hui il serait capable d’en faire un roman ! Comment le prendrait-elle ?
— Tu fais quoi, lui demanda-t-elle ?
— Je cherche un livre, répondit-il platement.
— Toujours le même sens de l’humour.
Marc fut surpris par cette simple remarque. Non seulement Julie se souvenait de son sens de l’humour, mais elle y avait fait attention. Julie nota l’air interloqué de Marc
— N’ai pas l’air surpris. Tu n’étais pas totalement invisible au lycée. Tu n’aimais pas te faire remarquer, un peu trop timide sans doute, mais je te connaissais, enfin aussi bien que l’on puisse connaître quelqu’un sans lui parler, sans arriver à lui parler parce qu’il rasait les murs en vous croisant. Sans te parler, j’avais remarqué que tu avais un sens de l’humour particulier, tu maniais très bien l’ironie et le sarcasme. Et le second degré aussi. Tu avais de l’esprit.
Marc dut s’appuyer sur la table, sur une pile de livres pour ne pas tomber à la renverse. Il venait de se rendre compte qu’il n’avait pas passé toute son année de terminale, et la plupart de ses années scolaires, comme un fantôme que personne ne remarquait en dehors de quelques excentriques comme lui et quelques professeurs. Julie, une des filles les plus populaires, une fille inaccessible, une fille à qui il n’avait jamais pu parler, ni, comme elle lui avait rappelé, regarder dans les yeux, Julie donc, avait remarqué son sens de l’humour, son esprit. Tout son univers chancelait sur ses bases. Lui même ne se sentait pas très assuré sur ses jambes.
— Sérieusement, tu as un moment, on pourrait aller boire un café, histoire de se remémorer nos souvenirs de lycée.
Marc se mit à réfléchir plus vite qu’il ne l’avait jamais fait auparavant dans sa vie. Il parait que lorsqu’un danger se profile, le cerveau carbure à l’adrénaline et se met à tourner à des cadences inhabituelles. Marc se retrouvait dans cette situation. Il consulta sa montre. Il avait rendez-vous avec Claire dans moins d’une demi-heure. Avait-il le temps de prendre un café avec Julie avant de la retrouver ? Avait-il le droit de prendre un café avec Julie ? Si oui qu’est-ce qu’il dirait à Claire ? Il ne faisait rien de mal. Il avait le droit, et même le devoir, de rattraper le temps perdu avec Julie.
— Excuse-moi, mais j’ai un rendez-vous dans quelques minutes, je crois que je ne vais pas pouvoir.
Marc entendit ces mots et mit une seconde avant de réaliser que c’était lui qui venait de les prononcer. Un instant son corps avait pris le contrôle sur son esprit. Julie parut déçue par cette réponse. Une nouvelle fois son coeur manqua d’exploser.
— Tant pis, c’est dommage. Une autre fois.
Julie lui tendit une carte avec ses coordonnées. Marc chercha dans ses poches de quoi en faire de même. Il avait tout le temps un stylo sur lui au boulot, et voilà qu’au moment où il en avait le plus besoin il s’en trouvait démuni. Julie sourit en le regardant inspecter toutes ses poches. Elle ouvrit son sac et en sortit un stylo bille et un carnet. Elle les lui tendit. Marc nota nerveusement son numéro de portable. Il fit attention à ne pas trembler en rendant le petit carnet noir à Julie. Quand elle reprit son bien, Marc scruta sa main à la recherche d’une alliance. Il s’en voulut de suite. À quoi pensait-il ? Qu’espérait-il ?
Julie lui fit la bise et le quitta. Marc l’observa partir. Ses cheveux étaient détachait et cachaient sa nuque. Marc en fut déçu.

mardi 16 février 2010

Chapitre XV

Les nuages de février jouaient à cache-cache avec le soleil pâle. Il faisait chaud pour la saison. Une petite brise faisait danser les fleurs en pot posées sur les tombes de granit. Marc arracha plus qu’il ne défit sa cravate noire. Il avait tenu jusqu’à la mise en terre, jusqu’au défilé des visages compassés apportant les condoléances de circonstances. Il laissait la famille derrière lui. Il ne se sentait plus la patience d’écouter ces phrases creuses sans réagir. Il rangea sa cravate en boule dans la poche de sa veste, noire elle aussi. Il aurait voulu la jeter par terre et la piétiner. Claire le rejoignit sur le parking du cimetière. Il s’était assis sur le capot de leur voiture. Il ne pleurait pas. Il n’avait pas pleuré une seule fois.

— Cabinet médical Brochard.
La voix avait changé. Fabienne était partie en début d’année. Son mari avait été muté dans le Sud, et en bonne épouse elle l’avait suivi sans rien dire, laissant derrière elle le Dr Brochard en ne laissant transparaître aucune émotion, aucun regret, digne jusqu'au bout. Il y avait eu une petite fête pour son départ. Fête était un bien grand mot. Une bouteille de mousseux, quelques crackers, et pas la moindre émotion, pas le moindre rire, pas d’effusions. Claire avait demandé à Marc de passer, moins pour qu’il dise à Fabienne, mais pour qu’elle lui présente Zoé, la jeune remplaçante. Elle avait insisté sur “jeune” dans se présentation.
Quand il arriva, l’ambiance était à son comble. Il se demanda en poussant la porte du cabinet s’il ne s’était pas trompé, et s’il n’assistait pas à une veillée funèbre. Fabienne lui tendit un gobelet en plastique. Marc s’étonna que ce dernier ne fonde pas sous les effets corrosifs du mousseux. Il ne fit qu’y tremper les lèvres avant de le reposer. Fabienne s’en fichait. Il n’existait pas. Pas plus que Claire, ni Zoé. Seul comptait, seul n’avait jamais compté dans le cabinet Patrick Brochard. Elle ne parlait qu’à lui, lui décrivait la maison qu’elle allait habiter, les aménagements, les travaux, le jardin. Patrick Brochard hochait la tête, émettait un borborygme de temps en temps, et regardait en douce sa montre.
Claire invita Marc et Zoé à poursuivre la conversation dans son bureau. Elle présenta Zoé à Marc. Le changement était spectaculaire. Finies les tenues grises, la voix cassante, les lèvres crispées en un rictus désagréable. Zoé respirait la jeunesse et la joie de vivre. Un sourire espiègle collé au coin des lèvres, des yeux verts pétillants, des taches de rousseur autour du nez lui donnant un air gamine. Fabienne n’avait jamais réussi à prononcer autre chose que Monsieur en s’adressant à Marc, alors que Zoé le tutoya et lui fit la bise dès leur première rencontre. Ils restèrent à discuter, ne s’inquiètent pas de savoir si Fabienne était ou non encore de l’autre côté de la porte. Quand ils voulurent lui dire un ultime au revoir, il n’y avait plus personne dans la salle d’attente du cabinet. Plus de traces de gobelets en plastique, de crackers, de mousseux, la pièce avait retrouvé son aspect stérile, clinique, sérieux. Fabienne avait quitté les lieux. Zoé l'investissait déjà de son énergie, sa bonne humeur, sa voix ensoleillée.
— Cabinet médical Brochard bonjour, redit Zoé dans le combiné.
Marc fixait le mur blanc devant lui. Depuis que sa mère l’avait appelé deux minutes, ou bien deux heures plus tôt, il ne savait plus très bien comment le temps s’écoulait, il vivait dans un univers cotonneux. Les bruits du collège s’étaient atténués, les voix lui parvenaient déformées, l’air était épais, lourd, gluant. Il avait composé le numéro du cabinet de Claire machinalement, sans savoir ce qu’il allait dire. Il reconnut la voix de Zoé, cette voix sur laquelle planait l’ombre de son sourire perpétuel.
— C’est Marc, je pourrais parler à Claire, s’il te plait.
— Tout va bien, demanda Zoé sentant au ton de Marc qu’il était évident que tout n’allait pas bien.
— Oui, lui mentit-il.
Le téléphone sonna, et sonna, et sonna. Marc vit entrer un élève dans le bureau. Que voulait-il ? Marc n’en avait rien à faire, il le congédiât d’un geste énervé. Il entendit râler en s’en allant. Au bout d’une éternité, Claire décrocha. Marc eut un coup au coeur en entendant sa voix. Sa belle voix, sa douce voix. Sa voix qui le laissait muet.
— Marc, c’est vous ? Marc, je n’ai pas le temps de jouer, je suis en consultation. Alors dites-moi que vous m’aimez, et laissez-moi travailler.
— Ma grand-mère est morte. Je pars chez mes parents. Je vous appellerais plus tard. Je vous aime.
Il n’attendit pas la réponse de Claire. Il lui avait dit ce qu’il voulait lui dire. Il avait dit pour la première fois à quelqu’un qu’il avait perdu sa grand-mère. Il l’avait dit à quelqu’un qu’il aimait. Il pouvait passer à la suite. Avancer.
Il finit sa journée avant de prendre la route pour retrouver ses parents. La petite route était déserte. Ses phares de rencontraient rien d’autre que le ruban noir de goudron qui défilait. Pas une seule voiture, pas âme qui roule, pas même un animal égaré hors des forets sombres. S’il avait un accident, il pouvait se vider de son sang dans le fossé avant qu’on ne le retrouve.
Le portail grinça quand il le tira pour rentrer. La voiture de Stéphane était déjà garée devant la maison. Il poussa la porte d’entrée. Le son de la télévision lui parvenait de la cuisine. Son père était à sa place en bout de table, regardant les actualités régionales. Sa mère préparait le repas, Stéphane mettait le couvert. Quatre assiettes. Comme quand ils étaient petits. Tout le tableau qu’il avait devant les yeux lui rappelait cette époque-là. Sauf que Monique ne parlait pas. Elle se contentait de renifler au-dessus du billot. En voyant Marc, elle fondit en larmes. A ses yeux rouges, il devina que ce n’était pas la première fois. Elle se tint serrée très fort entre ses bras. Marc sentit les larmes lui tomber sur les épaules. Il lui caressa le dos. Ne dit rien. Il savait que les mots ne servaient à rien.
Ils dînèrent en silence. Le son de la télévision occupait tout l’espace. Le carillon sonna huit coups. Ils débarrassèrent et aidèrent Monique à ranger. Elle alla se coucher une fois la cuisine en ordre. Les trois hommes restèrent seuls. En silence. Claude demanda comment allaient Claire et Audrey. Pour la forme. Pour rompre le silence. Ils regardaient la télévision sans arriver à s’intéresser aux images qu’ils voyaient à peine. Il n’était pas neuf heures quand ils se replièrent, chacun dans sa chambre. Marc n’avait pas pris son livre du moment. Il ne pouvait pas s’endormir sans avoir lu quelques pages. Il alla dans le bureau de son père et fouilla dans la bibliothèque à la recherche d’un bouquin pour accompagner sa soirée. Rien ne trouva grâce à ses yeux. Il s’allongea sur la moquette, les yeux fixant le plafond. Dans sa chambre son téléphone sonna dans le vide. Claire entendit le message du répondeur de Marc l’invitant à laisser un message. Elle dit quelques banalités, lui demanda s’il allait bien, si Monique allait bien, de la rappeler vite, très vite.
Le froid réveilla Marc. Il s’était endormi sur le sol du bureau de son père, la lumière allumée. Il se releva, se frotta le dos, endolori par la dureté du sol. Il était une heure du matin. Il retourna dans sa chambre, écouta le message Claire. Plusieurs fois. Il hésita avant de la rappeler. La voix de Claire sentait le sommeil interrompu. Marc s’excusa. Il lui raconta sa soirée, l’ambiance à la maison, le fait qu’il s’était endormi par terre, et d’autres choses qu’il lui passait par la tête. Il parla longtemps. Il n'avait plus de notion du temps. Il n’avait plus la moindre trace de fatigue dans le corps. Claire l’écouta, résistant au sommeil.
Le jour de l’enterrement, le ciel qui avait été bas et gris se dégagea. Claire arriva en taxi en début de matinée. Marc était seul avec son frère. Monique et Claude étaient partis dans la maison de la grand-mère retrouver le reste de la famille pour la mise en bière. Marc n’avait pas voulu voir sa grand-mère morte. Il gardait un sourire trop dur de son grand-père allongé sur son lit de mort. Froid, gris, raide. Il se souvenait du sentiment étrange de le reconnaître et en même temps de se trouver devant un inconnu.
Stéphane prenait une douche. Marc attendait son tour. Il fit du café pour Claire. Il vint s’asseoir avec elle. Ils restèrent en silence jusqu'à l’arrivée de Stéphane, enveloppé dans un peignoir de bain. Il embrassa Claire, et dit que la place était libre à Marc. Claire le suivit dans la salle de bain. Les miroirs étaient tout embués. Marc passa sa main sur l’un, se regarda, passa sa main sur ses joues qu’une barbe de deux jours grignotait.
— Chez les juifs, après un deuil, les hommes ne se rasent pas, dit-il plus pour lui que pour Claire.
Il laissa ses vêtements tomber sur le sol de la salle de bain. Claire les ramassa quand il se glissa sous le jet de la douche. Elle entendit le téléphone sonner. Stéphane passa la tête par la porte, et leur dit qu’il fallait qu’ils retrouvent tout le monde dans une demi-heure.
Marc enfila un costume noir, une chemise blanche. Il ne voulait pas mettre de cravate. Claire insista, et lui en noua autour du cou. Il passa tout le trajet vers le domicile de feue sa grand-mère à se passer un doigt dans le col de sa chemise.
Ils retrouvèrent les parents de Marc, ses oncles et tantes, les cousins, cousines, tous en noir, en gris, en sombre. Le cortège parti vers l’église, suivant le corbillard. Marc hésita sur le parvis de l’église. Il ne voulait pas entrer. Il ne voulait plus entrer dans une église depuis la mort de son grand-père. Même pour le mariage de son cousin il était resté dehors. Claire le prit par le bras, et l’accompagna jusqu’au premier rang. Elle lui tint la main pendant toute la cérémonie, le soutenant, tout autant que l'empêchant de partir. En sortant, Marc serra Claire dans ses bras et la remercia. Ils ne se lâchèrent plus la main. Jusqu’à ce que le cercueil disparaisse dans le caveau familial.

Marc et Claire assis sur le capot de leur voiture regardaient la foule sortir du cimetière. Tout ces visages d’inconnus, tout ces gens qui n’auraient jamais raté un enterrement, ces petites vieilles, ces petits vieux qui venaient en repérage, toutes ces personnes vêtues de sombre qui sont déjà ailleurs, elles n’ont pas le sourire, elles savent se tenir, mais la mine de circonstances a été rangée parmi leur collection de masques, ils ne parlent plus de la défunte, mais de ce qu’ils vont manger le midi, la trépassée est déjà du passé, ils ne manquent tout de même pas de jeter un regard en coin sur le mauvais petit-fils qui s’est enfui du cimetière et traîne sur le parking. Marc glisse du capot de la voiture, prend Claire par la main.
— Venez, partons d’ici, ça put, la mort, et la tristesse.
Il grimpe dans la voiture, attends que Claire ai pris place et démarre en trombe, laissant les vieux et les vieilles dans un nuage de poussière. Il roule à travers les rues de la ville au radar. Les enfants n’allaient pas tarder à sortir de l’école, il y avait encore du monde devant la boulangerie, un petit bonhomme rabougri, portant béret et pantalon de flanelle sortit de la poste, le quotidien d’un village perdu au milieu de nulle part.
Marc et Claire profitèrent un moment de la grande maison vide, blottis l’un contre l’autre sur le canapé, devant la cheminée qu’ils venaient d’allumer.La famille arriva. Monique les avait conviés à déjeuner. Elle retrouvait son rôle d'hôtesse impeccable.
Il fallut que les corps se réchauffent aux riches sauces, que les coeurs se sentent rebattre aidés par les vins carmin pour que les langues commencent à se détendre, et que le silence laisse sa place de bonne grâce aux conversations qui portèrent toutes sur la mère, la grand-mère disparue. Son souvenir occupa l’espace entre chaque bouchée de viande, de purée de patates douces, entre deux gorgées. Claude raconta l’histoire de sa demande en mariage, celle où il était soi-disant monté sur la table, dévoilant à l’assemblée qui le savait déjà que ce n’est qu’un fantasme de la vieille dame que l’on venait d’enterrer. Chacun repris une des histoires que tout le monde avait entendu maintes et maintes fois, dans des versions différentes à chaque fois, de la libération de Bordeaux au grand incendie des Landes, de la tempête de 99 à son voyage en Syrie. Les rires fusèrent en comparant les versions, traquant les différences, les pures inventions au milieu des faits arrangées. Toutes ces histoires faisaient un dernier tour de piste avant d’aller elles aussi s’enterrer dans un coin de cerveau. Elles allaient se rabougrir, disparaître lentement, se figer à tout jamais sans leur mère pour venir les ranimer, les améliorer, les transformer et les faire vivre en les racontant.
Claire prit le volant pour rentrer. Marc resta silencieux, les yeux perdus dans le paysage monotone qui défilait à travers la fenêtre. Claire se leva au milieu de nuit et trouva Marc devant son ordinateur. Elle s’assit dans le vieux fauteuil club, elle le regarda taper sur son clavier, ne se doutant pas qu’elle était là. Elle s’endormit bercée par le rythme des touches qui claquait sous les doigts de Marc. Il lui déposa un baiser sur le front quand il eut fini de travailler.
— Qu’est-ce que vous avez écrit ?
— Les histoires de ma grand-mère. Au moins l’une de ses histoires. Il ne faut pas qu’elles se perdent, qu’elles disparaissent avec elle.

lundi 15 février 2010

Chapitre XIV

Marc releva la tête. Il s’était endormi pendant le trajet. Le réveillon de Noël chez la mère de Claire s’était terminé tard, et ils avaient dû partir tôt pour arriver à l’heure pour le repas de Noël chez ses parents. Claire gara la voiture devant la maison. Elle secoua Marc doucement. Il lui sourit. Il devait lui rester encore quelques traces d’alcool dans le sang. Il n’aurait pas dû jouer avec Liz. Elle avait plus d'entraînement que lui, et supportait mieux la boisson. Il sentit que la journée allait être longue. Et fatale pour son foie.
— Vous vous souvenez la première fois que nous sommes venus déjeuner chez mes parents, l’agitation de ma mère, le repas, l'effervescence ? Et bien dites-vous que ce n’était rien à côté de ce que vous allez voir. Noël c’est son grand show. Elle met toute son énergie, tout son talent. Vous allez voir la Monique puissance 25.
— Tout va bien se passer, vous le savez aussi bien que moi. Et puis vous aimez ça.
Claire se pencha vers lui, ouvrit la boite à gant et en sortit un bonnet rouge et blanc.

— Pourquoi avez-vous un bonnet de père Noël dans votre boite à gants ?
La question était surprenante. Ils venaient juste de se retrouver après leur nuit, dans ce café. Ils avaient repris contact doucement, et après des propos d’une banalité confortable, Claire venait de poser cette question de but en blanc. Elle avait voulu lui demander plus tôt, au cours de cette nuit particulière. Dès qu’elle avait ouvert la boite à gant de la voiture de Marc à la recherche d’un disque pour accompagner leur route entre l’hôtel minable et la ville. Elle n’avait pas osé sur le coup, et puis avait oublié au cours de la nuit. En finissant son verre, l’image de ce bonnet lui était revenue.
— C’est parce que tout le costume ne rentrait pas. Je n’ai gardé que le bonnet pour l’avoir sous la main à tout moment. Il est difficile de savoir quand on va avoir besoin d’un bonnet rouge à pompon. Bon d’accord c’est le plus souvent en décembre, et dès le mois de janvier son utilité est réduite. Quoiqu’au mois de juillet, sur la plage, ça peut faire son effet. Il faudrait que j’aille à la plage, ce que j’ai en horreur. En fait, ce bonnet est là parce qu’il faut bien qu’il soit quelque part. Je ne le porte qu’une fois par an, le jour qui précède les vacances de Noël. Le reste de l’année, il resta rangé, cette fois-ci c’est dans ma boite à gants. Pourquoi pas ? Ce n’est pas plus mal qu’ailleurs. Et puis ça me permet de garder l'esprit de Noël à portée de main. À chaque fois que j’ouvre ma boite à gant, il est là. Petit plaisir gratuit. J’aime Noël. C’est idiot de dire ça, mais j’aime Noël. Je ne me sens jamais mieux qu’au mois de décembre. Quand les vitrines des magasins se décorent, quand il y a dans l’air ce petit quelque chose qui change tout, odeur d’hiver, de marrons chauds, de fête de famille. J’aime Noël. Je sais qu’il est de bon ton aujourd’hui de dire que l’on n’aime pas cette fête vendue aux marchands du temple et symbole éclatant de la victoire du capitaliste, de la marchandisation du monde et du consumérisme à outrance. Oui bien sûr Noël comme toutes les fêtes sont un moyen supplémentaire pour la Worl Company de nous vendre des choses dont nous n’avons pas vraiment besoin, pour l’industrie agroalimentaire d’écouler des stocks, et pour Tino Rossi de faire un come-back annuel. Et alors. Je sais tout ça. J’en ai pleinement conscience, ça ne m'empêche pas d’aimer Noël. J’aime les vacances de Noël, depuis toujours ce sont mes vacances préférées. Les vacances de Toussaint ne sont pas de vraies vacances, trop courtes, les vacances d’hiver sont trop froides. Petit je détestais la montagne, aujourd’hui j’ai d’autres raisons de ne pas aimer cette période de l’année. Les vacances d’été ne sont plus depuis longtemps des vacances. Il y a bien les vacances de printemps, le retour des beaux jours, les premiers bourgeons, et d’autres plaisirs. Mais Noël arrive en tête de mon classement. J’aime les décorations dans les rues, les vitrines des grands magasins. J’aime les chants de Noël avec une préférence pour les versions américaines qui swinguent plus que Jack Lantier et Tino Rossi. J’aime les chocolats à m’en rendre malade, le foie gras à en être obèse. J’aime le sapin dans le salon, les petites loupiotes qui clignotent. J’aime les premiers froids qui nous font allumer la cheminée. J’aime tous les préparatifs, les paquets-cadeaux, faire la cuisine pendant toute une après-midi, mettre le couvert sur la grande table de la salle à manger, sortir les couverts en argent et la vaisselle en porcelaine. J’aime offrir des cadeaux, autant que j’aime en recevoir. J’aime le repas de Noël, les gamins qui courent partout, les parents qui les grondent gentiment, les conversations banales sur la politique, le temps qu’il fait, le temps qui passe, les souvenirs cent fois entendus et qui font encore rire, les vins rouges profond dans lequel on plonge pour oublier le monde extérieur, les plats fabuleux préparés avec amour, les bulles de champagne qui s’amuse dans les replis du cerveau déjà bien atteint, la fumée du cigare qui monte et s’en va narguer Dieu, le cognac dans lequel les enfants trempent un sucre, et en fin de journée, quand tout le monde est parti, tout ranger, jeter dans la cheminée les miettes, faire le vide dans cette pièce si animée et se dire que c’était encore une fois une belle journée. En dehors de Noël, je ne peux pas dire que je suis un fan des fêtes de famille. Des fêtes tout court. De tout rassemblement de plus de 10 personnes. Dix c’est encore généreux de ma part. Je n’arrive pas à apprécier les situations où je ne peux pas parler à toutes les personnes présentes en même temps, soit parce que je ne les connais pas, soit parce qu’elles sont trop nombreuses. Vous pouvez penser que je suis un asocial, un ours, sans doute, dans un sens. Ce qui m’insupporte avant tout c’est que dans ce genre de situation il faut absolument être heureux sur commande. En temps normal je ne le suis pas, alors que souvent j’aurais des raisons de l’être.
Marc semblait intarissable. Il parlait, parlait, parlait, et Claire ne voulait pas l’arrêter. Elle retrouvait un peu de cette ambiance qui était née chez elle, une semaine plus tôt. A la différence qu’ils se connaissaient, qu’elle savait que, peut être il pourrait y avoir une suite à ce qu’ils vivaient, et surtout, qu’en l’entendant, encore une fois capable de dire ces choses intimes avec tant de facilité et de sincérité, elle avait envie qu’il y ai une suite. Ne serait-ce que pour le voir, un bonnet de père Noël sur la tête, heureux comme un gamin.

Marc enfila le bonnet, attrapa les cadeaux pour ses parents et son frère, prit la main de Claire et avançant vers la maison en sifflotant Jingle Bells. Ils étaient les premiers arrivés, et trouvèrent Monique encore un peignoir, une cigarette au coin de la boche, en  train de préparer des toasts pour l’apéritif . Les voyant entrer,elle jeta sa cigarette, dans le cendrier, tenta de rajuster sa coiffure, et se précipita vers eux.
— Mon Dieu, vous êtes déjà là, je suis en retard, c’est de ta faute Marc, avant tu étais là pour m’aider, maintenant je suis toute seule pour tout préparer. Mais c’est normal, tu as ta vie, est-ce que c’était bien hier soir ? Bien sûr que c’était bien, suis-je bête, mon Dieu je suis en retard, allez voir ton père, il allume le feu à côté, je vais prendre une douche, mon Dieu, mais vous avez vu l’heure...
Monique les embrassa au milieu de sa tirade, quitta la cuisine et alla dans la salle de bain sans cesser de parler. Marc supposa qu’elle continuait alors qu’elle étant sous la douche. Ils retrouvèrent Claude dans le salon, penché au dessus de la cheminée, soufflant sur les braises d’un feu naissant. Il serra son fils dans ses bras en lui souhaitant un joyeux Noël, petite formule qu’avait oubliée Monique, mais pouvait-on lui en vouloir tant elle semblait débordé. Claire lui tendit son cadeau, il l’embrassa, ouvrit le paquet, et remercia le couple pour le coffret de parfum.
Quand Monique sortit de la salle de bain, enfin lavée, coiffée et habillée, elle trouva son mari, son fils, et Claire dans la cuisine finissant de tartiner de confiture d’oignon de toasts avant d’y déposer une tranche de magret fumée, ou remplissant des coupelles de crème d’avocat, de mousse de saumon, de purée d’aubergines. Elle voulut les renvoyer dans le salon, mais ils résistèrent et l’aidèrent à finir la préparation de l’apéritif avant de s’atteler à l'exercice délicat de l’ouverture des huîtres plates. Stéphane, le frère de Marc arriva avec Audrey son amie, alors qu’ils finissaient la dernière douzaine. Personne de s’était blessé.
Il y eut une autre séance d’échanges de cadeaux avant que le reste de la famille n’arrive. Chacun s’embrassa, s’enlaça, se souhaita un joyeux Noël. Monique retourna s’enfermer dans sa cuisine, refusant cette fois-ci la moindre aide de qui que ce soit.
Une heure sonna au carillon quand arriva la grand-mère de Marc et Stéphane, suivie de près d’oncles, tantes, cousins, petits cousins qui prirent vite leur place dans les canapés du salon, dégustant les toasts fraîchement préparés en buvant une coupe de champagne.
Tout le reste de l’après-midi se déroula comme Marc l’avait décrit à Claire. Les enfants étaient trop grands pour courir partout, mais le repas charriait son lot de conversation attendue sur des sujets maintes fois ressassés. Marc était heureux. Il transpirait le bonheur par tous les pores de sa peau. En bout de table, faisant face à son père, il couvait l'assistance d’un regard bienveillant. Claire savait qu’en d’autres circonstances il aurait levé les yeux au ciel en entendant les lieux communs qui glissaient sur la nappe amidonnée, les idées réactionnaires qui surgissaient entre deux bouchées de foie gras l’auraient mis en colère, les blagues éculées ne lui auraient pas arraché un sourire alors qu’il manquait de s'étouffer avec son Pomerol après chacune d’entre elles. Assise à côté de lui, Claire profitait du spectacle, et lui tenait la main par-dessous la table.
Monique s’activait encore plus que d’habitude, ne restait à table que le temps d’engloutir le contenu de son assiette, retournant aussi vite qu’elle le pouvait en cuisine pour surveiller la cuisson des cèpes, du cochon de lait, dresser le plateau de fromages, et mettre la touche finale au dessert, qui chaque année provoquait des cris de joie de la part des convives devant tant d’originalité et de talent culinaire. Claire tenta d’apporter son aide, mais Monique n’acceptait personne dans son domaine. Marc l’avait prévenu, lui seul pouvait espérer passer les fortifications que sa mère élevait tout autour de ses fourneaux.
L’après-midi était bien avancée quand arriva enfin de café. Le rythme des conversations s’était ralenti, tout le monde autour de la table était assommé par l’avalanche de nourriture qu’ils avaient avalée, et les vins capiteux qui engourdissaient leur cerveau. Marc avait allumé un cigare. La tête renversée il envoyait vers le plafond des volutes de fumée bleue. Son père attrapa la bouteille de cognac. Les hommes acceptèrent avec un sourire satisfait qu’il leur en serve un verre. Le feu crépitait dans l’âtre. Claire avait rapproché sa chaise de celle de Marc, et laissait courir sa main sur sa jambe. Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.
Audrey donna un léger coup de coude à Stéphane. Ils échangèrent un regard, Audrey murmura quelques choses à l’oreille du frère de Marc. Claire observait le petit manège, et attira l’attention de Marc dessus. Stéphane se leva. Prit son verre, et avec délicatesse il fit tinter le cristal avec son couteau en argent. Toutes les têtes se tournèrent vers lui. Il se pencha vers Audrey, elle lui prit la main.
— Voilà, je voulais vous dire que Audrey et moi nous avons décidé de nous marier.
Ce fut un tonnerre d’applaudissements autour de la table. Monique versa une larme avant d’embrasser son fils et sa future belle-fille. Claude fit sauter le bouchon d’une nouvelle bouteille de champagne. La grand-mère raconta l’histoire de la demande en mariage de Claude. Lors d’un repas en plein air, entourée de tous ses amis, il demanda l’attention, personne ne voulant se taire il monta sur la table, et hurla qu’il voulait épouser Monique. L’histoire fit rire les convives alors qu’ils l’avaient entendu cent fois , et qu’elle n’avait pas la moindre authenticité. Claude et Marc échangèrent un clin d’oeil d’un bout à l’autre de la table. Ils attendaient cette histoire à chaque Noël, et pensaient qu’ils allaient passer le premier sans l’entendre. Au cours du reste de l’après-midi, Stéphane et Audrey furent au centre de toute l'attention de toutes les conversations, de toutes les histoires de la grand-mère. Pour la plupart tout aussi éloignée de la vérité que celle de la demande en mariage. Au mieux elles étaient très accommodées.
La nuit commençait à tomber. La maison se vidait. Doucement le feu s’éteignait. Le soir venu, autour de la table en désordre, il ne restait que les parents de Marc, Stéphane et Audrey, Marc et Claire. Ils finirent la dernière bouteille de champagne en picorant dans la boite de chocolat. Monique n’avait plus la force de jouer les maîtresses de maison exemplaire. Elle tentait de suivre les conversations en résistant à la fatigue. Personne n’avait faim, mais ils acceptèrent tous un bout de foie gras, un morceau de cochon de lait, et un verre de vin. Monique alla se coucher en embrassant tout le monde. Toute sa petite famille lui désobéit en débarrassant la table avant que chacun regagne sa chambre.
Marc avait toujours un sourire aux lèvres en se glissant dans le lit. Claire lui mit son bonnet rouge et blanc sur la tête.
— J’ai toujours rêvé d’être la mère Noël, lui dit-elle en l’embrassant.

dimanche 14 février 2010

Chapitre XIII

Claire assise en tailleur sur le canapé, une tasse de thé à portée de main lisait les feuillets que venait de lui donner Marc. Il la regardait depuis le fauteuil en face d’elle, cherchant à deviner ce qu’elle pensait de sa prose. Claire ne laissait rien paraître, pas un sourire, pas une grimace, pas la moindre réaction. Impassible comme un joueur de poker elle tournait les pages, tendant de temps en temps la main pour boire une gorgée de thé. Marc ne supportant plus d’être un simple témoin, un justiciable en attente d’un verdict, se leva et se réfugia dans la cuisine. Il ouvrit le frigo, jeta un morceau de thon à Woodstock qui ne demandait rien, et commença à éplucher des pommes de terre, nettoyer des carottes, détailler du céleri pour faire de la soupe.
Il finissait de faire revenir les légumes dans de l’huile d’olive quand Claire entra. Elle tira une chaise, nettoya sommairement la table et y posa la pile de feuille couvertes des mots de Marc.

Claire laissa sa main glisser sur le matelas. Elle ne trouva pas Marc à ses côtés. Juste les draps froissés et déjà froids. Elle ouvrit les yeux et consultât l’afficha rouge du radio-réveil. 1 h 17. Elle attendit un moment. Peut-être était-il allé boire, ou pisser, pensa-t-elle. Sans s’en rendre compte, elle retomba dans le sommeil. 2 h 34. L’autre côté du lit restait vide. Clair se leva. Enfila sa robe de chambre, et sortie de la chambre. Personne dans le salon. La cuisine était vide. En allant vers la salle de bain elle remarqua un filet de lumière sous la porte du bureau. Marc était installé devant son ordinateur. Claire s’approcha doucement. Pas un bruit dans la pièce en dehors de la musique des doigts de Marc frappant les touches du clavier de son iMac. Elle l’appela. Il ne répondit pas. Dans ses oreilles elle vit ses écouteurs, branchés à l’ordinateur. Elle en retira un, lui souffla dans l’oreille. Il ne tourna pas la tête.
— Excusez-moi, je finis ma phrase et je suis à vous.
Les mots naissaient sur l’écran. Claire passa ses bras autour de la poitrine de Marc, posa son menton sur épaule et se mit à lire à haute voix.
Sa boite à outils sous le bras il prend l’ascenseur en sifflotant une vieille chanson que sifflait bien avant lui son grand-père quand il partait travailler dans son vieux tub Citroën. Il le suivait les jours où il n’avait pas classe. Il admirait l’habileté manuelle du vieil homme. Il était capable de réparer n’importe quoi. Il siffle toujours en regagnant sa camionnette. Tête en l’air il manque de se faire renverser par le facteur sur son vélo.
Un coup de sonnette et un petit écart il évite cet idiot qui ne fait pas attention quand il marche. Il n’aurait plus manqué qu’il renverse sa tournée sur la chaussée. Bonjour le résultat. Enfin, le pire est évité. Il continue sa route slalomant entre les voitures et parfois aussi entre piétons quand il grimpe sur le trottoir. Première étape, il pose son destrier et sonne.
Elle se lève de son fauteuil avec difficulté, lance un “voilà, voilà” à travers la maison. Elle n’a plus les jambes de ses vingt ans, chaque mètre à parcourir est une expédition. Un coup d’oeil à la pendule du couloir, elle devine que c’est le facteur. Ce sera peut-être sa seule visite aujourd’hui. Il ne lui apporte pas du vrai courrier, juste son journal. Mais c’est déjà ça. Elle tire le verrou et ouvre la porte. Son chat en profite pour s’échapper.
Il saute d’un bond hors de la maison et dévale la rue à toute vitesse ignorant les appels de sa maîtresse. Un tour dans un petit jardin. Quelques mètres sur une murette. Il stoppe sur un avant-toit. Regarde l’agitation de la ville puis reporte son attention sur un pigeon perché sur une cheminée. Il s’approche doucement. Saute. Trop tard il s’est envolé. Tant pis. Il descend et va rejoindre ce type en bas.
Claire lâcha la main de Marc qu’elle avait gardé dans la sienne pendant qu’elle lisait. Elle s’appuya contre le bureau. Marc repoussa le clavier. La lumière blafarde de l’écran éclairait son visage, et laissait celui de Claire dans la pénombre. Il fit glisser sa main, désormais libre le long de la jambe de Claire, allant et venant de sa cheville jusqu’au haut de sa cuisse. Ils restèrent en silence dans le calme de l’appartement en pleine nuit.
— Et après ?
Marc n’avait pas de réponse, il ne savait pas où irait cette histoire fragmentaire. Il expliqua à Claire ce qu’il cherchait à faire, un portrait éclaté d’une journée banale, des morceaux de vie comme si une caméra glissait, comme si une mouche sautait de personnage en personnage, leur volant un bout de vie, et repartant  vers d’autres horizons. Ce pourrait être l’histoire d’un papillon dit-il. Un papillon qui ne vit que 24 heures, et qui ne voit le monde, ne saisit le monde qu’au travers de ces hommes et femmes qu’il croise, qu’il effleure un instant.
— Et avant alors ?
Marc fit remonter les pages sur l’écran. Jusqu’au premier mot qu’il avait tapé cette nuit-là. Claire vint s’asseoir sur les genoux de Marc et se remit à lire à haute voix.
Dans la rue vide et noire où un lampadaire répand une lumière triste et froide, un bruit au loin se fait entendre. Un gyrophare orange crève l’obscurité. Deux hommes descendent d’un camion et vident les ordures dans sa benne. C’est son boulot, se lever avant tout le monde pour enlever les poubelles des trottoirs. Il n’en tire ni honte ni fierté. Il le fait simplement, du mieux qu’il le peut. Un coup sur la carrosserie et le camion repart. Il attend le prochain arrêt sur le marchepied, en discutant avec son collègue par-dessus le bruit et l’odeur.
— S’il vous plaît, pas à haute voix, demanda Marc.
Claire reprit pour elle la suite. Il n’y avait que quelques pages. Il ne lui fallut que quelques minutes pour les parcourir, malgré la fatigue, le sommeil qui s’accrochait encore aux recoins de son cerveau, et la difficulté de lire sur un écran.
Marc se cacha dans les cheveux de Claire pendant qu’elle lisait, s’enfonçait dans son parfum, les odeurs de la nuit qu’elle portait sur elle. Il se serrait contre elle, se réchauffait de sa chaleur, glissait ses bras sous sa robe de chambre en éponge, laissait sa respiration le bercer. N’eut été le poids de Claire qui commençait à lui faire mal aux cuisses, il aurait pu retomber dans le sommeil sur cette chaise de bureau.
Claire arriva à la fin provisoire de la nouvelle. Elle aimait. C’était simple et beau.
— Depuis quand écrivez-vous comme ça, la nuit ?
Elle se tourna vers lui, passa son bras autour de ses épaules, fit passer le poids de son corps sur l’accoudoir pour soulager les cuisses de Marc. Elle le vit fixer l’écran empli des phrases qu’il y avait fait jaillir.
— Avant j’écrivais la nuit.
— Avant quoi ?
— Avant vous, avant Sophie. Avant quand je dormais seul. Il m’arrivait souvent de me réveiller au milieu de la nuit parce que dans un rêve j’avais eu une idée, et qu’il me fallait le coucher sur le papier avant qu’elle ne s’envole. Je pouvais passer des heures, jusqu’au matin pour écrire à la main, des pages et des pages. Toutes bonnes à jeter au matin. Je ne faisais pas grand-chose de mes journées, mes nuits pouvaient rester blanches pour que je noircisse du papier. Bref, j’étais insomniaque. Mais ce n’est pas le sujet. Je n’ai pas écrit, je veux dire vraiment, depuis longtemps. L’envie m’est revenue il y a peu. J’ai envie de raconter notre nuit, notre première nuit. Avant il faut que je me dérouille un peu, que je reprenne l'entraînement.
— Pourquoi cette nuit ?
— Pourquoi pas ? Je me suis réveillé, j’avais cette idée, je me suis levé.
L’écran de l’ordinateur n’affichait plus le travail nocturne de Marc; L'économiseur d’écran avait pris le relais. Des portraits d’actrices défilaient sous les yeux de Claire. Elle fixait ses beautés sublimées par le talent de photographe professionnel et photoshop. Marc lui parlait de son envie de mettre leur histoire en mots et elle se perdait dans la contemplation de ces femmes qui devaient faire rêver son homme, quand entre Kristen Bell et Lauren Graham, elle se vit, allongée sur le canapé, les yeux mi-clos. Elle ne dit rien. Elle attendit. Laissa Marc poursuivre et attendit. Elle voulait savoir si ce n’était qu’une erreur, où si Marc la rangeait au côté de ces femmes. Elle revint, de dos, assise à ce même bureau, le regard perdu dans la contemplation du ciel par la fenêtre, puis encore endormi sur un transat, sans doute à la ferme pendant l’été, et encore, nue, allongée sur le lit, sur le ventre, le drap s'arrêtant juste à la naissance de ses fesses, un bras dans le vide, le visage posé de profil sur l’oreiller à moitié caché par ses cheveux.
Marc ne parlait plus. Il remarqua le léger sourire naître sur le visage de Claire en découvrant les photos d’elle qui tournait sur l’écran.
— Je croyais que vous n’aimiez pas les photos, lui dit-elle en se détournant de l’écran ?
— Mais je vous aime, vous.
Ils laissèrent les photos tourner sur l’écran et retournèrent dans la chambre. Marc se déshabilla et se glissa au côté de Claire et la serra contre lui.
— Qu’est-ce que vous pensez de mon projet, demanda-t-il ?
— Si c’est de me faire l’amour maintenant, il me convient.

Marc couvrit les légumes d’eau, et lança le feu sous le pot à soupe. Il s’essuya les mains, et rejoint Claire à la table. Il posa son regard sur la pile de feuilles, et le remonta vers Claire. Il voulait lui demander ce qu’elle avait pensé de son “oeuvre”, il se retint pour ne pas la brusquer. Si elle voulait lui dire que c’était mauvais, il lui fallait du temps pour trouver ses mots afin de ne pas le vexer.
Depuis qu’elle l’avait encouragée à mener à bien son projet de raconter, de mettre en mot leur nuit magique, leur première rencontre au cours d’une longue soirée qui ne s’était achevée qu’un petit matin venu, Marc s’était soumis à une discipline de fer. Pendant la semaine, chaque soir, il se plaçait en rentrant du travail une heure devant son clavier pour retranscrire ce qu’il avait écrit à la main pendant la journée, ou, quand son emploi du temps ne lui avait pas permis de trouver un moment pour écrire une seule ligne, pour rattraper le temps perdu, et taper au clavier ce qu’il lui avait trotté dans la tête. Le week-end, il passait trois heures le matin pour relire, mettre en forme, rajouter quelques pages. Il s’enfermait dans le bureau, avec ou sans Woodstock, toujours avec de la musique, toujours avec une théière à portée de main.
Pendant les vacances de Toussaint, son emploi du temps était encore plus chargé, deux heures le matin, de 10h à 12h, déjeuner, pause cinéma dans l’après-midi quand il estimait qu’il le méritait, de nouvelles longues séances de trois heures avant de préparer le dîner, et quand il se sentait en verve, il retournait à sa tache dans la soirée.
Il voulait en finir avant Noël, avoir son récit en forme avant les fêtes, pour l’offrir à Claire comme cadeau. En écrivant les derniers mots, il fut parcouru d’une vague d’émotion, un frisson chaud lui traversa tout le corps. Il était arrivé à bout, et lui même l’était. Ce soir là, en rejoignant Claire dans la chambre au milieu de la nuit, il resta à la regarder dormir. Il n’osa pas se glisser à ses côtés de peur de la réveiller. Il s’assit dans le fauteuil qui occupait un coin de la pièce, et en silence la contempla éclairée par le raie de lumière venant du couloir qui tombait sur elle. Il s’endormit une heure ou deux. En se réveillant, à 4 heures, il retourna dans le bureau, imprima les deux cents pages de son histoire, les posa sur la table de chevet, et alla s’allonger sur le canapé. Il partit comme tous les jours dans la nuit noire, laissant derrière lui Claire et son oeuvre. Il les trouva en rentrant toutes deux sur le canapé.
Elles étaient devant lui maintenant, dans cette cuisine où une soupe de légumes était en train de bouillir. C’était mauvais, nul, à jeter, pensa-t-il en attrapant les pages bien alignées en un joli tas. Claire ne disait rien. Etait-ce pour ne pas être méchante ? Il la fixa, attendit, attendit.
Claire resta muette, les yeux baissés sur le petit pavé de papier. Elle ne savait qu’en dire. Elle venait de lire son histoire, leur histoire, l’histoire de quelques heures qui avaient changé sa vie. C’était prétentieux de penser cela, elle le savait, pourtant c’était vrai, et lui, cet homme qu’elle avait suivi dans la nuit tombante, pieds nus, sans savoir qui il était, seulement qu’il avait été capable d’agonir une petite vieille devant une centaine de personnes, cet homme qui attendait son verdict, cet homme avait en deux cents pages résumé cette nuit. Bien sûr il avait triché, bien sûr il avait changé les noms, mais elle n’eut pas à beaucoup chercher pour découvrir que cette Virginie c’était elle, et qu’il s’était à peine caché sous les traits de ce Xavier. Tout le reste était aussi vrai qu’une fiction pouvait l’être, tout était aussi faux qu’un roman pouvait l’être. Et tout était là, tout ce qu’ils avaient dit, et n’avait pas dit, tout ce qui s’était passé, et n’avait été qu’une idée, tout ce qu’elle avait pensé, tout ce qu’il avait ressenti, tout ce qu’ils avaient échangé par la parole, les gestes, les regards. Il était rentré dans sa tête, en avait ressorti des mots qu’elle aurait pu dire, des mots qui lui étaient familiers, et étrangers.
Claire ne savait pas quoi dire. Elle ne pouvait pas trouver ses mots. Il les lui avait tous pris, volé, subtilisé, il l’avait dépouillé de toute parole en la couchant sur le papier. Elle n’osait le regarder. Elle le savait en attente, fébrile. Il lui avait confié ce morceau de lui, ce bout d’intimité, ce fragment d’eux mis en scène par ses mots, et il espérait d’elle tant de choses, trop de choses. La soupe bouillait, elle entendait le clapotis de l’eau. Elle sentait le fumet qui s’élevait du pot. Elle imaginait le goût qu’elle aurait.
Elle leva les yeux, croisa ceux de Marc. Elle ne savait pas quoi dire alors elle se tu, et lui souri.

samedi 13 février 2010

Chapitre XII

— Tu as une sale gueule.
— Bonjours d’abord, peut-être.
— Bonjour Marc, tu as une sale gueule.
Marc venait juste de s’installer à table, fatigué par la matinée, et par la nuit blanche qu’il venait de passer. Il aurait voulu déjeuner en silence, dans le relatif calme de la salle à manger des profs, entre les discussions passionnantes sur le week-end, les résultats sportifs, et les élèves insupportables et le bruit qui venait de la salle à manger des élèves d’à côté. Pas l’idéal, mais dans un établissement scolaire le bruit est pressent du soir au matin, alors le moindre semblant de tranquillité était un bien précieux. Marc fut donc d’autant plus contrarié de voir arriver Eric.
Il aimait bien Eric, son exubérance, son excentricité, son côté chien fou, ado attardé, qui étaient très amusant, voire même souvent très drôle, même si Marc n’était pas dupe et savait que cela cachait bien d’autres choses, dont une certaine mélancolie qui transparaissait, affleurait parfois dans son regard, quand la fatigue se faisait sentir en fin de journée. Petit nuage noir qu’il chassait promptement avec une pirouette. En temps normal il appréciait la bonne humeur communicative qui parvenait à le remonter . Ce jour-là, il aurait juste voulu rester seul, avaler sa pitance, et retourner bosser jusqu’au soir. Lucie avait bien compris l’état d’esprit de son collègue, et n’avait assuré que le strict minimum en le rejoignant à table quelques minutes plus tôt. L’arrivée d’Eric fut perçue comme une intrusion dans son espace.
— J’ai peu dormi cette nuit, ceci explique peut-être cela.
— Je vois. Tu sais, pour éviter d’avoir l’air d’un zombie, tes parties de jambes en l’air avec Claire, pratique-les le samedi soir, ou au pire pendant le dimanche après-midi, mais pas quand tu bosses le lendemain. En même temps, si tu n’as pas dormi de la nuit, madame doit avoir un sérieux appétit.
— T’es lourd Eric, intervint Lucie, sentant que Marc pouvait perdre son calme légendaire.
— Laisse Lucie, il faut comprendre notre ami, il espère vivre par procuration à travers moi, il aime à m’imaginer en bête de sexe. Et bien au risque de te décevoir, si je me suis endormi à 4 heures du matin, ne m’octroyant que deux heures de sommeil, c’est parce que nous avons passé la nuit à parler.

Exceptionnellement Claire ne conduisait pas. Il eut été difficile pour elle de prendre le volant, Marc lui avait noué un bandeau sur les yeux avant de la faire monter dans la voiture. Il avait mis un disque de Sinatra, et avait roulé hors de la ville. Claire lui posait des questions sur leur destination. Marc refusait d’y répondre par autre chose que : « Surprise ».
Ils roulèrent une petite demi-heure avant d’arriver devant l'hôtel miteux dans lequel un an plus tôt Marc aurait dû passer la nuit, s’il n’avait pas piqué une crise au mariage de son cousin, n’était pas parti en claquant virtuellement la porte, et que Claire ne lui avait couru après, pieds nus, pour en savoir plus sur ce type que se permettait d’insulter une petite vieille devant une centaine de personnes réunit pour célébrer le bonheur d’un nouveau couple. Marc aida Claire à descendre, et lui ôta son bandeau pour qu’elle découvre la façade défraîchie de ce qui portait abusivement le nom d’hôtel.
— S’il vous plaît, dites-moi que vous n’avez pas réservé une chambre.
— Même pour vous faire une sale blague je n’aurais jamais fait ça, j’ai juste eu envie de commencer le pèlerinage par l’endroit où la première fois nous avons partagé une chambre.
— Presque partagé, je suis restée sur le pas de la porte. Et qu’est-ce que c’est que ce pèlerinage ?
— C’est notre anniversaire. Il y a un an, à quelques heures près nos routes se croisaient. Allez, remontez en voiture, une table nous attend. Je vous promets que cette fois-ci je ne ferais pas d’esclandre.
Ils dînèrent, assez mal, dans le restaurant qui avait accueilli la noce, un an plus tôt. Ils avaient oublié combien la décoration était ringarde, et la nourriture médiocre. Ce n’était pas le plus important. S’ils voulaient bien dîner, il y avait une longue liste d’établissement capable de convenir à leurs besoins. Cette salle, même s’il n’y avait qu’une dizaine de personnes, et pas une centaine d’invités bruyants, c’était le lieu qui avait permis leur rencontre. Un haut lieu symbolique.
Claire résista à l’envie de retirer ses chaussures et de courir jusqu'à la voiture. Elle gardait le souvenir des graviers lui rentrant dans la plante des pieds, sensation peu agréable. Ayant déjà fait une entorse à la reconstitution, elle s’installa au volant. La nuit tombait, Marc n’aimait déjà pas conduire avec un passager, alors moins de nuit.
— Mon père faisait des saucisses, dit-il.
— Je crois que je connais l’histoire.
— Les belles histoires méritent d’être réentendues.
Marc essaya de retrouver les mots qu’il avait employés la première fois qu’il lui avait parlé de son père, et de sa façon artistique de faire des saucisses. Il songea qu’un jour il faudrait qu’il dise à son père de qu’il pensait de son talent. Peut-être lui écrirait-il. Il trouva que c’était une bonne idée, et en fit part à Claire qui approuva.
— Profite du temps qu’il te reste avec lui pour lui dire tout ça, pour qu’il sache ce que tu penses de lui. Que tu es fier de lui !
Il se mit à pleuvoir quand ils entrèrent en ville. Un dimanche soir banal, les rues vides, les lampadaires qui se reflètent dans les flaques se formant sur les trottoirs. Quelques passants égarés. Marc et Claire commentaient le spectacle qui leur apparaissait derrière le mouvement régulier des essuies glaces. Ils aimaient cette ville. Ils aimaient cette ambiance.
Claire se gara au bas de l’immeuble. Ils descendirent et restèrent un moment sur le trottoir, la pluie imbibait leurs vêtements, collait leurs cheveux sur leur front, coulait le long de leurs joues. Ils s’en foutaient. Ils s’embrassèrent sous les torrents d’eau qui les détrempaient.
— Ça ne s’est pas passé comme ça la dernière fois.
— Ça aurait dû. Il aurait dû pleuvoir, et j’aurais dû vous embrasser sous la pluie. Ça aurait fait comme dans une scène d’un film des années 50.
— Et j’aurais été Ava Gardner, comtesse aux pieds nus.
Claire prit son Humphrey Bogart par la main et l'entraîna dans son appartement. Elle le lui fit visiter comme si c’était la première fois. Lui expliqua de nouveau que c’était celui de ses parents avant qu’ils ne partent s'installer à la campagne. Qu’ils l’avaient gardé, loué, et que quand elle était revenue en ville, il lui avait donné. Marc lui demanda de lui parler de son père. Claire lui raconta des histoires qu’il connaissait déjà tout en se changeant. Il l’écoutait comme si c’était la première fois qu’il les entendait. Il la regarda se dénuder, détailla son anatomie, se demanda si un jour il se lassera de la voir nue, ou habillée. S’habillant ou se déshabillant.
Claire fit du café pendant que Marc à son tour passait sous la douche pour se réchauffer après leur passage romantique sous la pluie. Woodstock se manifesta par un miaulement. Il voulait lui aussi faire parti de la fête d’anniversaire. N’avait-il pas contribué à leur rapprochement, lent rapprochement, en adoptant Marc sans round d’observation, devinant que c’était un homme bon, généreux, ouvert, qui saurait rendre sa maîtresse heureuse, et s’occuper de lui en lui donnant du thon quand il faisait la cuisine.
Marc résista à l’envie de venir s’asseoir à côté de Claire, et s’installa de l’autre côté de la table. Il but une gorgée de café en faisant la grimace. Comment avait-il pu boire autant de café lors de cette nuit, lui qui n’aimait pas ça ? Il repoussa la tasse devant lui.
— Si vous ne jouez pas le jeu, ce n’est pas drôle.
— Vous savez que je n’aime pas le café.
— Vous me l’avez dit, il y a un an, tout juste, et vous avez bu presqu’un litre.
— Je voulais rester le plus longtemps éveillé, faire durer la nuit, rester avec vous, vous découvrir.
— Vous ne m’avez pas découvert, je me suis dévoilée.
— Le résultat a été le même, et en fin de compte, c’est tout ce qui compte.
Claire posa sa main sur la sienne. Il ne la retira pas. Ils ne pouvaient pas revivre tout comme leur première fois. Malgré leur mise en scène, malgré leurs efforts, une première fois, ça ne peut pas se reproduire. Il ne pouvait que retrouver l’écho de cette nuit, l’ombre portée d’un souvenir magnifique. Et quand bien même ce ne serait que l’illusion de cette nuit, pourquoi n’auraient-ils pas joué le jeu, pourquoi n’auraient-ils pas entretenu cette illusion ?
Ils passèrent au salon, Claire s’installa dans le canapé, Marc remplit deux verres de whisky, y fit tomber des glaçons, et la rejoignit.
— Vous croyez que nous tiendrons toute la nuit, lui demanda-t-elle ?
— Peut-être que nous allons nous effondrer sur ce canapé, vaincu par la fatigue avant minuit. Nous sommes peut-être trop vieux pour ce genre bêtises
— Parlez pour vous, je suis bien plus jeune que vous, je peux encore passer des nuits blanches.
— Et minuit n’est que dans un quart d’heure, si nous n’y arrivons pas, c’est que nous sommes vraiment deux vieux croulants.
Claire s’allongea, glissa un cousin sous sa tête, et posa ses jambes sur les genoux de Marc. Ils sirotaient leur whisky en discutant de choses et d’autres. Ils revisitaient des souvenirs communs, évitaient de trop parler du futur, relisaient leur passé, et profiter de la douceur de leur présent. Marc faisait glisser ses doigts le long des tibias de Claire, caressait ses chevilles nues. Elle frissonnait en sentant les ongles de Marc lui griffer doucement la peau.
Ils regardaient l'heure tourner. La nuit s’avancer. Ils restaient tous deux sur le canapé, savourant les saveurs d’un moment pas tout à fait identique à celui qu’ils avaient voulu recréer, mais aussi plus agréable. Claire parlait de son père sans le poids sur son ventre qui lui faisait trembler la voix l’année précédente. Marc ne pensait plus à son ex, et à ses déboires amoureux. Ils avaient trouvé l’un avec l’autre un équilibre, une sérénité. Ils auraient pu rester là toute la nuit.
Marc fit glisser les jambes de Claire, et se leva. Deux heures sonnaient au clocher lointain. Il quitta le salon, alla dans le bureau et revint avec un paquet-cadeau qu’il tendit à Claire. Elle se redressa et arracha le papier multicolore. Elle embrassa Marc en découvrant ce qu’il cachait. Une larme coula le long de sa joue, qu’elle essuya d’un revers de la main.
Marc avait fait encadrer un des plus beaux portraits que la mère de Claire avait réalisé de son mari. A la mine de plomb, elle l’avait croqué sur son fauteuil de cuir défraîchi, un livre posé sur les genoux, sa main posée sur l’accoudoir tenant par la branche ses lunettes pendantes, les yeux regardant au loin, dans le vague, réfléchissant ou rêvant éveillé. Il devait avoir une cinquantaine d’années, des rides avait fleuri au coin de ses yeux, son visage était celui d’un sage, d’un homme qui sait qu’il a franchi le mitan de sa vie, et qui se demande ce qu’il lui reste à vivre, ce qui lui reste à découvrir. Il n’en tire aucune rancoeur. Il est apaisé.
Claire s’excusa de ne pas avoir de cadeau pour Marc. Marc était heureux de lui avoir fait tant plaisir, et lui dit il cela valait tous les cadeaux. Elle l’embrassa encore et encore pour le remercier. Elle accrocha de suite le cadre dans son bureau, à côté de la fenêtre, juste au-dessus du plan de travail.
Ils discutèrent encore deux heures. Elle lui parla de son premier petit ami, Igor, un joueur de clarinette boutonneux, qui avait tenté de lui dégrafer son soutien-gorge par-dessus son chemisier, mais qui n'avait réussi qu’à la pincer et  à lui faire un bleu dans le dos. Marc évoqua une fille qu’il avait connue en terminale, à qui il n’avait jamais parlé, mais dont il pouvait décrire encore aujourd’hui les moindres détails de sa nuque tant il avait passé de temps les yeux fixés dessus.
A quatre heures, Marc s'aperçut que Claire s’était endormie pendant qu’il lui raconter encore une fois l’histoire de son aïeul fuyant les communistes dans la Russie de 1919. Il la prit dans ses bras, la déshabille et la glissa dans le lit. Il la rejoint et s'endormit en la serrant dans ses bras. Il était dans la même position quand à 6 heures di matin, quand il entendit son téléphone vibrer sur la table de chevet. La nuit avait été belle, mais courte. La journée serait longue et triste.

Marc bataillait avec sa côte de porc sèche comme un coup de trique. Il ne voulait pas parler à Eric. Il ne voulait pas lui raconter cette nuit. Il savait qu’il se moquerait de lui. Il ne lui dit que le strict minimum et replongea dans son assiette. Eric était lourd, mais pas idiot, et il l’insista pas. Peut-être était-il impressionné par la colère rentrée de Marc.  Il discuta avec Lucie de choses sans importance, de celles que l’on échange pendant un repas entre collègues. Marc n’écoutait que d’une oreille distraite, n’intervenait pas, avalait en silence ses carottes insipides et son porc du même acabit. Il les quitta en leur donnant rendez-vous à plus tard.
Par la fenêtre du bureau, il regardait les lycéens fumer sur le trottoir avant de rentrer. Le repas de midi, malgré son manque de goût avait fait disparaître les restes des des saveurs boisée, caramélisée du cigare qu’il avait fumé la veille. Il prit son téléphone et appela le cabinet de Claire. Ce fut Fabienne qui lui répondit, affable en disant « Cabinet médical Brochard » et puis sèche quand il se fut présenté. Il imaginait la secrétaire et son air pincé, son collier de perles, ses tenues grises. La première fois qu’il l’avait vu, il avait imaginé sa vie, sa jeunesse sur les bancs d’une école religieuse, son mariage avec un homme qu’elle n’aimait pas mais qui était, de l’avis de ses parents, un beau parti, ses deux enfants, un garçon et une fille, qu’elle élevait dans le respect de l’autorité, de Dieu et d’une certaine idée de la France, ces deux enfants qui aujourd’hui fumaient des joints et ne venaient plus la voir qu’à reculons, pour les fêtes, son intérieur triste et aussi gris qu’elle, dans lequel, le soir venu elle retrouvait son mari, bedonnant, cachant sa calvitie en rabattant ses cheveux sur le sommet de son crâne, son mari qui dormait à côté d’elle par habitude, sans plus être ému par son corps, ce corps qu’il ne touchait plus de puis longtemps, le dernier homme à avoir touché sa peau devait être le Dr Brochard, sans qu’il n’y ai rien érotique dans ses attouchements, rien que du médical, du stérile, du froid. Il partager avec Claire ses élucubrations, ils avaient ri tristement en pensant que ce n’était peut être pas si éloigné de la vérité.
— Pouvez-vous, s’il vous plaît me passer Claire ?
— Ne quittez pas.
Il y avait dans ces trois mots tout le mépris qu’elle ressentait pour un homme qui vivait avec une femme en dehors des liens sacrés du mariage, et qui se permettait de la déranger en plein travail.
Le téléphone sonna deux fois avant que Claire ne décroche. Le “oui” qu’elle dit en prenant la communication lui remonta le moral dans l’instant. Un seul mot, une seule syllabe d’elle et il pouvait affronter le reste de la journée le coeur léger. Les heures allaient glisser sur lui, les cris d’enfant ne lui vrilleraient pas les tympans, les contraintes d’un quotidien routinier seraient des moments de plaisir.
— Je vous aime, lui dit-il, je vous aime, c’est tout.

vendredi 12 février 2010

Chapitre XI

Liz attrapa la bouteille de vin et se resservit un verre. Elle s’enfonça dans sa chaise et fit tourner le liquide rouge profond entre ses doigts. Marc la regarda faire sans rien dire. Dans quelques secondes, quand Liz aurait fini de contempler son verre de Margaux, elle lèverait les yeux, croiserait le regard de Marc et lui jetterait: “ Qu’est-ce qu’il y a ? J’ai un truc entre les dents ?» Marc eut un petit rire par anticipation.
Claire revint de la cuisine avec les coupes de glace. Elle les déposa sur la table devant sa soeur et son amoureux. Elle était heureuse de les avoir tous les deux avec elle ce soir. Elle était heureuse qu’ils s’entendent bien.

— Il est vraiment aussi bien que ça ?
Claire se tourna vers Liz. Elle se tenait dans l’encadrement de la porte de la cuisine, un verre à la main. Claire se demanda si elle avait déjà vu sa soeur sans un verre à la main. Et si elle l’avait déjà vue saoule. Elle ne put que répondre non aux deux questions.
— Tu verras bien quand il arrivera, répondit-elle à Liz.
— Tu sais bien que moi les mecs...
— Tu pourras quand même juger si c’est un type gentil, drôle, sympathique.
— Ouais, ouais, ça au début il le sont tous, mais ça se gâte très vite.
— Et comment tu peux savoir ma chère soeur, quel est le dernier type avec qui tu as eu une aventure ?
— Fabien Legendre, 3°B.
— Il y a presque 20 ans.
— Et alors, ces trucs-là toutes les filles le sentent. Et au lit il est comment ? C’est un bon coup ?
— Liz !
— C’est important aussi, c’est même capital si tu veux mon avis.
— Justement, je ne le veux pas.
— Alors pourquoi tu m’as demandé de venir.
— Parce que j’avais envie de te le présenter, tout simplement. S’il te plaît, sois gentille avec moi. Je l’aime beaucoup, et même un peu plus.
— Je te taquine, c’est tout, je te jure je vais bien me tenir.
Liz alluma une cigarette et retourna s’asseoir à côté de Diane qui regardait distraitement la télé en feuilletant un magazine qui traînait. Liz se colla à elle, appuya son menton contre son épaule et se mit à lire à voix haute l’article qu’elle avait sous les yeux. Diane la repoussa et lui demandant d'arrêter. Liz fit celle qui n’entendait pas, revint s’appuyer sur l’épaule de Diane et se remit à lire. Cette dernière tenta de faire abstraction de l’intruse, et se concentra autant qu’elle pouvait sur sa lecture. Ce n’était pas la chose la plus facile qu’il soit, surtout quand Liz se mit à parler directement dans son oreille. Diane se tourna vers elle, en colère, prête à l’engueuler, mais Liz qui avait obtenu ce qu’elle voulait l'embrassa  longuement. C’est à ce moment que Marc rentra dans l’appartement. Il se figea sur le seuil du salon devant le spectacle que lui offrait la soeur de Claire et sa petite amie du moment. Woodstock qui l’avait entendu arriver se frotta à ses chevilles en miaulant, attirant le regard des deux jeunes femmes sur Marc.
— Vous devez être Marc, dit Liz en sautant au pied du canapé et en avançant vers Marc main tendue.
— Et vous Liz, répondit Marc sans tendre la main, pas par manque de politesse, mais parce que celles-ci étant prise par les sacs de courses qu’il portait à bout de bras.
Liz en voyant Marc encombré par ses paquets lui mit la main sur l’épaule et lui fit un baiser sur chaque joue, avant d’attraper une des poches en plastique et de la suivre jusqu’à la cuisine. Au passage, elle lui présenta Diane.
Arrivés dans la cuisine, ils posèrent les victuailles sur la table. Marc embrassa Claire.
— Si tu ne lui avais pas dit que j’étais gouine, je crois qu’il est au courant maintenant, il m’a surpris en train de rouler une pelle à Diane.
Claire et Marc se tournèrent vers Liz, qui leur jeta un regard qui voulait dire “Quoi, j’ai dit une connerie” en croquant dans une rondelle de carotte.
— Je vous présente ma soeur, dit Claire en tapant sur les doigts de Liz avant qu’elle ne mange un autre morceau de carotte. Je ne vous avez pas menti en vous disant que c’était un phénomène.
Marc se contenta de pousser un petit rire. Il trouvait Liz très sympathique, très drôle, et très libérée. Il laissa les deux soeurs regagner le salon avant de se lancer dans la confection du dîner. Il fut heureux de voir que Claire avait bien travaillé en détaillant les légumes. C’était toujours ça de gagné.
— Tu étais obligée d’être aussi vulgaire.
— Oh soeurette, ne fais pas la prude. Et puis il n’a pas l’air d’être choqué, ni par mon langage, ni par mes orientations sexuelles. Il semblait même apprécier le spectacle tout à l’heure. N’est-ce pas Diane ?
Diane acquiesça. Claire vint s’asseoir sur le fauteuil. Woodstock lui sauta sur les genoux à peine fut-elle installée. Elle le caressa sans y penser. Le petit chat s’endormit.
— Et tu en penses quoi, demanda-t-elle à voix basse ?
— Il est plutôt mignon. Il a l’air sympa, et puis il cuisine. Ils sont rares ceux qui le font.
— En plus, il cuisine bien, vous allez voir tout à l’heure.
— On verra, mais il faut que tu m’expliques, c’est qui ces “vous” que vous vous envoyiez l’un, l’autre
Marc en faisant revenir les petits légumes dans une cocotte jetait discrètement une oreille vers le salon. Il n’arrivait à saisir que quelques mots. Il se doutait que l’on parlait de lui. Trois filles ensembles qui parlaient de lui. Il en fallait peu pour qu’il se retrouve dans son pire cauchemar. Il alla arroser le filet de porc de miel, vérifia la cuisson des légumes, et revint se cacher derrière la porte, une volée de rires l'atteignit. Il se retint de sortir pour savoir ce qui les faisait rire.
— Claire m’avait dit que tu cuisinais comme un chef, je confirme son jugement.
Liz vida son verre de vin après avoir avalé la dernière bouchée du dîner. Marc inclina la tête pour accepter le compliment. Marc se leva pour la resservir. Liz posa une main sur son verre en le voyant s'approcher bouteille en main.
— Tu es sûre ?
— Oui, je crois que ça suffit pour ce soir.
— Etrange, j’aurais cru le contraire.
— Tu n’as qu’à dire que je suis une alcoolique.
— Loin de moi cette idée, mais la seconde bouteille, je l’ai ouverte que pour toi, et comme il n’en reste qu’un fond, je me disais que tu pourrais l’honorer jusqu'au bout.
— Tu n’es qu’un horrible petit bonhomme, dit-elle en lui tendant son verre avec un large sourire aux lèvres.
Une fois que Liz et Diane les eurent quittés, Claire sauta au cou de Marc, et l’embrassa. Il lui demanda en quel honneur une telle manifestation d’affection.
— Parce que tout s’est bien passé. Liz n’a pas été trop excentrique. Vous avez été parfait. Tous les deux vous semblez bien vous entendre. Je ne peux pas être plus contente de cette soirée.

Marc enfonça sa cuillère dans le sorbet au citron, et laissa glisser le long de sa langue la glace. Il ferma un instant les yeux pour savourer le plaisir simple d’une glace en fin d’été. Liz remarqua son manège.
— Tu ne vas pas jouir pour une glace au citron tout de même ?
— Toujours dans la finesse ma chère Liz, lui répondit-il avec une profonde envie de lui envoyer une cuillère de glace à la figure, il s’abstint parce qu’il savait qu’avec Liz cela pouvait dégénérer en un rien de temps. Il ne voulait pas que le salon se retrouve submergé par diverse denrée alimentaires plus ou moins facile à nettoyer.
Claire ne prêtait plus attention aux piques que se lançaient Liz et Marc. Elle savait que c’était un jeu. Ils s'entendaient trop bien pour que ce soit jamais méchant. Elle les regarda poursuivre leur joute verbale. Ils étaient les deux personnes qu’elle aimait le plus sur cette Terre. Avec sa mère. Ceux pour qui elle aurait fait n’importe quelle folie, sans réfléchir. Et ils s’amusaient comme des garnements sous ses yeux. Elle aurait voulu que cela dure encore des heures. Pourtant, c’est elle qui mit fin à ce moment parfait.
— Tu ne nous as pas dit où était Diane ?
Liz se ferma. Le large sourire qui illuminait son visage disparu. Elle se plongea dans son sorbet comme si c’était la chose la plus importante du monde. Claire se tourna vers Marc, qui était tout aussi surpris qu’elle.
— Il y a quelque chose qui ne va pas, demanda-t-il ?
— Elle est partie.
— Comment ça partie ?
— Partie, elle m’a larguée.
— Mais pourquoi, intervint Claire ?
— Parce que c’est une salope, et une conne, et... Et merde, qu’est ce que ça peut vous faire. Je ne voulais pas vous en parler, pour ne pas vous faire chier avec mes histoires de cul.
— Tu ne nous fais pas chier avec tes histoires de cul, tu es ma soeur, et tu peux me dire pourquoi Diane est partie. Ça fait longtemps ,
— Avant l’été. Mais c’est rien. Une de perdue...
— Avant l’été, tu veux dire que ça fait presque deux mois et tu ne m’as rien dit. Tu te moques de moi Liz ?
— Non, mais... oh et puis merde. Elle est partie parce qu’elle trouvait que je n’étais pas fiable comme nana, que je ne voulais pas m’engager. Elle voulait qu’on habite ensemble, chez elle, que je laisse mon appart. Tu imagines.
— Ça faisait quand même presqu’un an que vous étiez ensemble, c’est quelque chose que l’on peut envisager à ce point d’une relation.
— Ça faisait neuf mois, et je voulais pas. Point. Si elle m’aimait, elle aurait compris. Mais elle m’a fait une scène, tu imagines même pas. Alors, je lui ai dit, que c’était comme ça, et pas autrement, et qui si ça lui plaisait pas, elle avait qu’à foutre le camp.
— Liz.
Claire alla serrer sa soeur dans ses bras. Liz se mit à pleurer. Marc qui n’avait jamais su quoi faire devant une femme en larme débarrassa, alla se réfugier à la cuisine et commença à faire la vaisselle.
Il finissait d’essuyer les premières assiettes quand Liz vint lui faire une bise sur la joue. Il lui sourit. Elle avait encore les joues humides. Il ramassa une larme qui glissait vers son menton et menaçait de tomber. Elle lui prit la main, et s’excusa de son attitude. Il la serra contre lui et dit que ce n’était rien.
Claire aurait voulu que sa soeur reste dormir, mais Liz insista pour partir. Elle dit qu’elle se sentait bien, que ça lui avait fait du bien de parler, qu’elle préférait dormir chez elle. Elle leur fit de grands signes en descendant les escaliers et une fois dans la rue sous leur fenêtre leur cria qu’elle les aimait tous les deux.
— Vous avez une sacrée soeur, dit Marc en déposant un baiser sur le front de Claire.