Marc allait jeter sa main. Encore une fois. Un sept et un deux, qu’est-ce qu’il pouvait espérer tirer de ces cartes ? Il n’arrivait pas à toucher des jeux intéressants ce soir. Les rares fois où il pouvait espérer ramasser un peu avec ses cartes, il se faisait laminer par Éric, qui était dans un rush incroyable.
Éric jubilait. Il battait Marc à domicile. Les cartes lui souriaient. Marc s’enfonçait de plus en plus dans l’échec. Il venait de jeter sa main. La neuvième fois consécutive calcula Éric.
— Malheureux au jeu..., dit-il en jetant un regard ostensible à Claire.
— Je fais exprès, dit-elle en retournant les trois cartes du flop.
Claire n’aimait pas jouer au poker avec eux. Elle se lassait vite, mais quand la partie avait lieu chez eux, elle aimait bien faire la croupière, distribuer les cartes, manipuler les jetons. Malgré ce qu’elle venait de dire à Éric, elle s’en voulait de ne pas arriver à aider Marc avec ses cartes. Elle les distribuait, elle ne les contrôlait pas.
— Je suis sûr que tu fais ça pour te venger, dit Éric.
— Me venger de quoi ?
— Du fait que ton mec traîne avec une nana, une bombe atomique. dans les couloirs de St Jo’
— Tu déconnes ! Tu travailles à St Jo’.
Julie avait appelé Marc une semaine après leur rencontre dans la librairie. Elle l’invitait à prendre un verre en ville. Ce verre qu’ils n’avaientt pas pu partager quand ils étaient tombés l’un sur l’autre entre tous ces livres.
Marc avait hésité toute la semaine devant le téléphone, le numéro de Julie entre les doigts. Il avait décroché le téléphone, composé les premiers chiffres, avant de raccrocher. À chaque fois il se demandait ce qu’il espérait. Ils s’étaient croisés 15 ans après le Bac, ils n’avaient pas échangé un mot pendant leur année de terminale, s’étaient parlé dix minutes entre les rayonnages d’une librairie, et alors. Ils n’avaient rien en commun hier, pourquoi les choses auraient-elles changées aujourd'hui ? Parce que Julie lui avait dit qu’elle n’avait pas été aussi indifférente que cela à son humour ? Il avait eu la chance de revoir un béguin de lycéen, l’histoire s'arrêtait là. Il avait fini par s’en convaincre quand Julie l’appela.
— Tu es aussi timide qu’à l’époque. J’ai attendu toute la semaine que tu m’appelles. J’aurais dû me douter que tu ne le ferais pas. J’ai tout de même attendu toute une semaine pour faire le premier pas. Bon, alors, quand est-ce qu’on peut se voir, et parler de nos vies formidables depuis que l’on a quitté le lycée ?
Marc retrouva Julie une heure plus tard, à quelques pas de chez lui, dans un café bondé, premiers beaux jours de printempsobligente. Julie l’attendait sur le trottoir. Elle avait relevé ses cheveux en un chignon improvisé. Savait-elle que Marc avait rêvé de sa nuque pendant toute une année pour la dévoiler ainsi ? Les fines bretelles de sa robe rouge laissaient voir ses épaules rondes et bronzées. En s’approchant, Marc remarqua enfin le petit papillon tatoué sur sa cheville.
Devant la foule, ils décidèrent d’aller ailleurs. Ils marchèrent dans les rues envahies par les passants tout heureux de profiter des premiers rayons du soleil. Marc la guida dans les rues de la ville qui avaient tant changé depuis qu’elle était partie pour Paris.
— Je croyais que j’étais faite pour la capitale, les théâtres, les concerts, la vie en grand. J’ai vite compris que c’était hors de portée d’une simple prof de danse. Et puis mon époux n’était pas le genre de type à aimer sortir.
— Tu es mariée ?
— Divorcée. Mariage express. Deux ans et demi et puis s’en va. On était trop jeune pour le mariage. Et trop con pour le comprendre. Après un an de vie commune, on ne se supportait pas, mais on était trop fier pour s’avouer qu’on s’était trompé.
— Comment ça s’est fini ?
— En eau de boudin. On passait notre temps en s’engueuler pour un oui pour un non. Un matin j’ai fait mes valises et je suis partie. J’ai vécu à l'hôtel pendant trois mois avant de trouver un nouvel appart’, en coloc’ avec des artistes, peintres, musiciens. La vie de bohème. Comme dans la chanson d’Aznavour. C’était amusant au début, puis vite cette ambiance est devenue chiante. C’est le genre de truc qui va bien quand tu es jeune, mais quand tu vois arriver la trentaine, tu te rends compte que c’est des conneries, qu’il faut grandir, et passer à autre chose.
Ils avaient trouvé une table à la terrasse ombragée d’un petit café. En buvant leur café, Marc continuait d’interroger Julie sur sa vie parisienne. Il était fasciné de tout ce qu’elle avait vécu, un mariage, cinq ans dans un loft entourée de doux dingues plus ou moins artiste, deux ans avec un médecin, qui la trompait avec sa secrétaire et certaines patientes, et qu’elle avait trouvé un soir en rentrant chez eux, le pantalon aux chevilles en train de baiser la voisine sur la table de cuisine.
— Je n’ai pas pris le temps de faire mes valises, j’ai claqué la porte et suis parti. C’est en revenant quelques jours plus tard pour récupérer mes affaires qu’il m’a dit que la voisine n’était pas la première. C’est marrant, mais je ne lui en voulais plus. Je n’étais pas pour autant prête à reprendre ma place à ses côtés. J’ai mis tout ce que je pouvais dans une valise, j’ai téléphoné à mes parents et me voilà.
Marc avalait son deuxième café. Il n’aimait pas ça, mais en buvait beaucoup quand il écoutait les femmes raconter leur vie. Il faudrait qu’un jour il se penche sur cette drôle d’habitude. Julie passait la main dans ses cheveux pour les ramener derrière son oreille, et remontait la bretelle de sa robe qui glissait le long de son épaule. Marc aurait voulu avoir un calepin pour noter tout ce qu’elle disait, et ces petits gestes qui accompagnaient sa parole.
— Et toi ?
La question était inévitable. Il regrettait de ne pas avoir été impoli, et d’avoir ouvert le feu le premier. Les 15 ans qui venaient de s’écouler depuis leur Bac avaient été moins trépidants pour lui que pour elle. Il lui fit un résumé, l’échec de ses études de médecine, son passage en sociologie, ses deux petites amies, qui l’avait plaqué presque de la même façon, son année morte et son arrivée à St Jo’.
Après tout ce qu’elle avait vécu, le fait que Marc soit revenu sur les lieux de sa scolarité pour y travailler lui apparaissait comme la chose la plus extraordinaire qui soit. Elle voulait tout savoir de ce retour sur les lieux du crime. Les circonstances du retour, l'entretien, les premiers jours, ses impressions...
Marc prit plaisir à lui raconter l’histoire de son retour dans les murs de St Jo’. Les phrases s'enchaînaient comme s’il les avait répétées maintes fois. Il réussit la faire rire en décrivant l’entretien calamiteux qui en d’autres circonstances lui aurait valu d’être reconduit poliment, mais fermement vers la porte avec l’espoir de ne jamais revoir un pareil candidat.
Ils avaient quitté la terrasse et avaient repris leur promenade dans les rues de la ville qui malgré la foule n’appartenaient qu’à eux. Julie l’écoutait et en redemandait. Marc n’avait pas besoin de ses encouragements. Ils arrivèrent devant la porte de Julie sans s’en rendre compte. Marc consulta l’heure. Ils avaient passé quatre à parler. Eux qui étaient presque des étrangers au lycée venaient de passer une après-midi ensemble comme deux vieux amis qui se retrouvent après une trop longue séparation. Ils se firent la bise sur le trottoir. Marc s’éloigna, à la fois content de son après-midi, et un peu coupable de se sentir si heureux d’avoir passé tant de temps auprès d’une autre femme que Claire. Il n’avait pas atteint le coin de la rue qu’il entendit Julie l’interpeller. Il se retourna, et la vit courir vers lui.
— Tu crois que je pourrais venir visiter les lieux de mes exploits passés avec toi, un de ces jours ?
Le téléphona sonna. Lucie décrocha, et tendit le combiné à Marc qui saisissait les absents de l’après-midi dans l’ordinateur.
— Il y a quelqu’un qui t'attend en bas, lui dit Chantal à l’autre bout du fil.
Marc descendit jusqu’à l’accueil, laissant à Lucie le soin de terminer la tache qu’il venait juste de commencer.
Julie l’attendait accoudée au comptoir de l’accueil en discutant avec Chantal.
— Tu te rends compte Chantal se souvient de moi, lui dit-elle quand il arriva. Ça fait bien 15 ans que je suis partie et il lui a fallu 2 minutes pour se souvenir de mon nom.
— C’est parce que tu n’as pas changé ma belle, lui dit Chantal en lui faisant un clin d’oeil avant de répondre au téléphone.
Marc lui fit faire un tour des nouveaux bâtiments qui avaient poussé depuis qu’ils avaient quitté le lycée. Il la conduisit jusqu’au bureau des surveillants et la présenta à Lucie qui était toujours occupée penchée sur l'ordinateur. Marc s’en voulut de la laisser de dépatouiller avec le quotidien alors qu’il se faisait plaisir en se promenant avec Julie. Ses remords s’envolèrent vite quand Julie poussa un petit gloussement quand il poussa la porte de la salle des profs et la fit entrer dans cette zone interdite. Ils allèrent traîner dans les couloirs du lycée, passant devant la prote de leur ancienne classe, collant l’oreille à la porte pour espionner le cours. Julie regretta de ne pas pouvoir entrer et s’asseoir à son ancienne place. Ils croisèrent Éric en redescendant vers le bureau, Marc savait qu’il aurait droit à des réflexions la prochaine fois qu’il le croiserait, et l’imaginait détaillant Julie de la tête aux pieds dans son dos.
Marc consulta une des nombreuses pendules de l’établissement. Il n’avait que peu de temps avant la récréation, et il s’excusa de devoir mettre fin à la visite, les obligations du boulot dit-il. quand ils revinrent au bureau, Lucie était déjà descendue pour surveiller la cour. Marc s’installa au bureau, et Julie alla s’asseoir dans le fauteuil sous la baie vitrée, de sa place elle observa Marc avec les élèves qui défilaient devant lui pendant la récréation.
Elle se souvenait d’un garçon timide, emprunté, maladroit, rasant les murs et ne parlant qu’à très peu de gens. Elle l’avait entendu souvent faire rire les trois seules personnes avec qui il arrivait à parler, et dans la seconde qui suivait redevenir transparent, éteint parce qu’un ou une inconnue venait se joindre au groupe. Il sortait des horreurs en gardant l’air le plus sérieux du monde, mais n'arrivait pas à soutenir le regard d’un étranger. Elle avait devant elle un homme à l’aise, capable de plaisanter avec des ados, et de se montrer ferme quand il le fallait. Il écoutait, et conseillait, réprimandait et accompagnait. Il était maintenant comme il était hier au sein de son petit groupe, fin, vif, pince-sans-rire, drôle. Avec en plus une sorte d’aura, par vraiment de l’autorité, mais autre chose qu’elle n’arrivait pas à définir qui faisait que les élèves qui étaient passés devant le bureau lui exprimait une sorte de respect naturel. Elle le trouva beau. Elle l’avait trouvé beau déjà quand elle était tombée sur lui dans cette librairie, par cet heureux hasard. En cette fin d’après-midi, en le regardant travailler elle le trouva excitant.
La sonnerie marquant la fin de la récréation retentit dans les couloirs. Marc sorti sur le pas de la porte, observa les troupes d’élèves regagner leur classe cornaquée par leur professeur. Lucie remonta une dizaine de minutes plus tard, accompagnée d’Éric. Marc raccompagna Julie jusqu’au portail, et la regarda s’éloigner sur le trottoir. Il n’eut pas besoin de lever les yeux pour deviner Éric penché à la fenêtre. De l’accueil il appela Lucie pour lui dire qu’il resterait sur la cour. Il discutait avec un groupe d’élève quand Éric vint le rejoindre.
— Qui c’est cette bombe ?
Claire dévoila le turn ignorant la réflexion d’Éric. Lucie jeta son jeu. Seule Zoé restait dans la partie face à Éric. Il voulut lui faire peur et fit tapis. Zoé ne se démonta pas et le suivit, dévoilant une paire d’as, qui avec celui qui était sur la table lui faisait un brelan. Éric avec son roi accompagné d’un dix qui lui faisait une paire grâce à celui que venait de révéler Claire était battu. Déçu de s’être fait avoir, il revint à la charge.
— Non, mais sérieux Claire, tu sais que ton mec se ballade ouvertement avec une beauté fatale ?
Claire savait. Marc lui avait parlé de Julie après leur ballade qui avait occupé tout un mercredi après-midi. Il ne lui avait rien caché de son ancienne camarade de classe, et fantasme. Claire l’avait invitée à dîner, et l’avait trouvé très sympathique, drôle, intelligente, et effectivement très belle.
— Oui, figure-toi je sais que Marc te rend jaloux en se promenant avec Julie. Et tu veux savoir, ça ne me gène pas le moins du monde, on à même prévu de se faire un plan à trois le week-end prochain
Marc aurait voulu sauter par dessus la table et embrasser à pleine bouche Claire pour avoir réussi à clouer le bec à Éric. Elle avait lâché cette phrase sans ciller, distribuant les cartes autour de la table. Pas un frémissement. Un ange passa dans la pièce. Tout le monde dévisageait Claire plutôt que consulter les cartes qu’elle venait de leur donner. Lucie fut la première à réagir, elle donna une tape du revers de la main sur l’épaule d’Éric.
— Ça t’apprendra à jouer au con. Elle t’a bien rabaissé ton caquet mon vieux.
Tout le monde éclata de rire. Claire sourit. Et Marc découvrit une paire d’as.
jeudi 18 février 2010
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire