lundi 8 février 2010

Chapitre VII

— Tu aurais pu m’en parler avant, salaud.
Lucie frappa l’épaule de Marc du revers de la main. Celui-ci poussa un petit « aïe », plus pour la forme qu’à cause de la douleur. Par réflexe aussi, Lucie était coutumière de ce genre de manifestation physique. Marc avait fini par le prendre comme un jeu, et s’était blindé contre les assauts amicaux de sa collègue.
Claire souriait en grignotant les biscuits apéritifs. Elle s’amusait du spectacle dont elle était la seule spectatrice. Marc n’essayait même pas de se défendre, se sachant vaincu par avance par ce petit bout de femme qui imposait le respect d’un seul regard.

Marc n’avait pas voulu tout dire à Lucie d’un coup. Il lui avait raconté son week-end, mais il ne se sentait pas encore prêt à lui dévoiler l’histoire de sa rencontre avec Claire. Il tergiversa, tourna autour du pot, ratiocina, et fût sauvé par l’arrivée d’un élève. Il bénit cette apparition. Lucie quitta le bureau pour vaquer à ses occupations, non sans avoir jeté un regard noir à son collègue. Regard qui voulait dire « Tu ne t’en tireras pas comme ça mon garçon, j’arriverais à te faire cracher le morceau, qu’elle que soit le temps que ça me prenne, ou les moyens que j'emploierais »
Le reste de la journée fût agité, et ils ne se croisèrent qu’entre deux portes. Marc savait que ce n’était qu’un temps de répit, une pause avant le grand plongeon. Il devrait répondre de ses actes avant la fin de la journée. Il eut un moment le fol espoir que Lucie n’y pense plus, et qu’il puisse partir tranquillement.
Il fallait qu’il soit naïf. En remontant de la dernière surveillance de la cour, Lucie ferma la porte du bureau, se pencha au-dessus du bureau, tout dans son attitude criait « A nous deux mon gaillard ». Marc, s’il ne connaissait pas Lucie, aurait pu en avoir des frissons de peur. Il était fait comme un rat. Pas d’espoir de s’en sortir.
— Maintenant tu me dis tout, lâcha-t-elle en enfonçant ses yeux dans les siens.
Marc bafouilla. Chercha à s’occuper les mains, faire l’homme trop pris par son travail pour avoir le temps de se lancer dans une histoire sans intérêt. Malgré ses efforts, il savait qu’il n’y arriverait pas. Il aurait voulu dire « C’est une longue histoire ». C’était cliché, et de toute façon, Lucie lui dirait qu’elle avait tout son temps.
— Qu’est-ce que tu fais ce soir, lui demanda-t-il ?
Lucie fût un peu déstabilisée par la question. Elle quitta sa posture de méchant flic penchée sur un suspect. Elle se recula. Réfléchi un moment.
— Rien de spécial, répondit-elle.
— Tu peux venir dîner avec moi, avec nous.
— Je crois que c’est possible.
Marc attrapa le téléphone. Il avait réussi à gagner du temps. Juste ce qu’il lui fallait pour mettre son histoire en ordre, et prévenir Claire. Il était important que Claire soit là, et qu’elle soit d’accord pour partager leur histoire.
Le téléphona sonna trois fois avant que Claire ne vienne décrocher. Marc aurait voulu lui dire « Je vous aime », mais par pudeur il se retint. Il demanda s’il pouvait inviter quelqu’un à dîner le soir même. Il avait l’impression de demander la permission de ramener un copain à la maison. Lucie l’observait amusée, ressentait la même impression.
— À tout à l’heure, dit-il dans le combiné avant d'ajouter dans un murmure, je vous embrasse.
Il reposa le téléphone sur son support. Eteignit l'ordinateur, rangeât le plan de travail, attrapa ses affaires, et se tourna vers Lucie qui n’avait toujours rien dit.
— Ce soir, 20 h, je te donne l’adresse, lui dit-il en lui tendant un post-it sur lequel il avait inscrit les coordonnées de l’appartement. Je te dirais tout à ce moment-là.
Lucie s’en saisit, y jeta un oeil avant de la glisser dans sa poche. Marc s’appuya contre la porte qu’il venait d’ouvrir, attendant que sa collègue change de chaussures, enfile son manteau, attrape sa collection de poches en plastique, son sac à main et sorte du bureau.
Lucie arriva pile à l’heure. Marc lui ouvrit avec un grand sourire, la fit entrer, l’installa dans le canapé, lui demanda si elle voulait boire quelque chose. Il s’excusa de l’absence de Claire. Elle avait appelé pour dire qu’elle aurait un peu de retard. Le cabinet fermait à 19 h, et elle voulait finir ses dossiers avant de rentrer. Woodstock passa la tête par la porte de la cuisine, observa l’inconnue, et traversa en courant le salon pour aller se réfugier dans le bureau. Marc tendit son verre à Lucie, et vint s’asseoir à côté d’elle.
— J’attends Claire pour tout te raconter, lui dit-il en trinquant. Tu comprends, c’est notre histoire, je ne peux pas te la raconter comme ça. Il faut qu’elle soit avec nous.
Il s'éclipsa en cuisine après avoir regarder sa montre. Pendant qu’il s’affairait au-dessus de ses fourneaux, Claire arriva. Elle s'avança pour saluer Lucie.
— Marc est en cuisine, demanda-t-elle ?
Avant que Lucie ait pu lui répondre, Marc s’écria.
— Où est-ce que vous rangez les passoires ?
— Ne faites pas attention, c’est un jeu entre nous. Marc passe plus de temps en cuisine que moi. Je suis incapable de faire correctement une soupe en brique. Il a investi la cuisine depuis qu’il s’est installé. Il a acheté je ne sais combien d’ustensiles, il a tout réorganisé dans les placards. Je ne suis plus chez moi dans cet espace. Et pourtant à chaque fois qu’il s’y trouve il faut qu’il s’amuse à m’interpeller avec ses « où est rangé ceci ou cela ».
Lucie se retrouva de nouveau seule pendant que Claire alla déposer sa sacoche et son manteau dans le bureau. Elle revint avec Woodstock à sa suite. Le petit chat resta caché entre ses chevilles.
— Je vous présente Woodstock, dit Claire en se penchant pour le caresser.
— Il est timide, mais s’habitue vite aux nouveaux visages, ajouta Marc en les rejoignant avec un plateau chargé de toast.
Il reprit sa place à côté de sa collègue, attrapa son verre de Lillet, en but une gorgée et se lança dans le récit de la nuit particulière. Il prit soin de m'omettre aucun détail. Sa colère au mariage, la réaction de Claire qui l’avait suivie pieds nus jusqu’à sa voiture, leur passage éclaire dans sa minable chambre d'hôtel, le retour vers la ville, le reste de la nuit dans cet appartement où ils s’étaient confiées l’un à l’autre, son départ au petit matin. Il se tournait de temps en temps vers Claire, moins pour avoir son accord, que pour observer sa réaction. C’était la première fois qu’il racontait cette histoire. Elle l’écoutait avec attention, comme si elle aussi découvrait l’histoire, comme si elle n’en avait pas été l’un des protagonistes principaux.
Marc arrêta son récit à leur premier vrai rendez-vous, le week-end suivant. Il attendit que Lucie réagisse. Et il ne fût pas déçu.

— Ça fait six mois que vous êtes ensemble, et tu ne m’avais rien dit. Il a fallu que Claire vienne te chercher à la sortie du collège pour que je découvre que tu avais une petite amie.
Un nouveau revers de la main accompagna cette réplique. Marc ne prit même pas la peine de faire semblant de chercher à éviter le coup. Il se laissa faire. Il savait qu’il le méritait. Il pouvait tout encaisser.
— Aïe, fit-il une nouvelle fois, mais moins pour la forme que la précédente, le coup ayant été plus fort cette fois-ci. Ce n’est pas que je ne te fasse pas confiance. C’est que... comment dire...
Il avait du mal à trouver ses mots. Il se sentait même à deux doigts de se mettre à bafouiller. Il avait réussi le plus difficile, lui raconter cette nuit un peu étrange, et maintenant, comme si cet exercice avait pompé toute son énergie, tout son courage, il se retrouvait incapable d'aligner deux mots.
— Ce que Marc veut dire, je pense, c’est que ce n’était pas facile de parler de cette nuit là. Nous-mêmes, nous en parlons peu. C’est un moment à part. Et je crois que tout coule de ça. Il ne pouvait pas vous parler de moi, parce qu’il n’aurait pas su vous dire où il m’avait, et comment il m’avait rencontrée. C’est la première fois que nous parlons de ce moment à qui que ce soit
— Et puis, je ne savais pas si ce qu’il y a entre nous deux n’est pas juste l’illusion née de cette nuit blanche. Un rêve dont nous craignons de nous éveiller, réussi à dire Marc, se sentant regonfler par l'intervention de Claire, venue à se rescousse dans ce moment un peu difficile à négocier.
— On peut dire que tu as le sens de la formule, un rêve pendant une nuit blanche.
Lucie avait un large sourire en disant cela. Elle semblait plus détendue. Woodstock s’en était aperçu, et vint se frotter à ses chevilles. Marc se leva pour attraper la bouteille de Lillet. Il resservit ses deux compagnes.
Ils dînèrent d’un simple plat de pâtes, agrémentées tout de même d’une sauce faite maison, tomate, basilic, fromage de chèvre. Marc s’excusa de ne pas avoir eu le temps de préparer un repas plus élaboré. Ils se régalèrent tout de même.
— Maintenant il va falloir que tu parles à ta mère, dit Lucie en quittant Marc.

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