Stéphane, une coupe de champagne dans chaque main, rejoignit son frère sur la terrasse. Il avait défait sa cravate qui pendait par la poche de son pantalon. Marc fumait un cigare en regardant le ciel étoilé.
— Tu t’y connais pour mettre l’ambiance dans les mariages, dit Stéphane en s’asseyant à côté de Marc.
— Excuse-moi, je...
— T’en fais pas, c’était rien à côté de ce que tu as fait la dernière fois. Tu sais que la vieille tante est morte. Je ne vais pas dire que c’est de ta faute, mais pour beaucoup tu as aidé. Cette fois-ci tu es reste dans le discret. Pas de discours enflammé, pas un mot plus haut que l’autre, dans le feutré, merci de l’attention. J’aurais juste aimé que tu attendes un peu, que l’on se souvienne de mon mariage pour mon mariage, pas pour le jour où Claire t’a plaqué.
Claire se regardait de profil dans le miroir de la salle de bain. Elle surveillait l'arrondissement de son ventre. Il était hors de question de rentrer dans les robes de sa penderie. Au cinquième mois, son ventre l’obligeait à faire les boutiques pour s’habiller pour le mariage de Stéphane. Elle ne pouvait pas dire que cela la dérangeait, elle s’inquiétait juste de savoir si ce qu’elle allait acheter aujourd’hui serrait encore à sa taille dans 15 jours, tant elle avait l'impression de prendre du ventre chaque jour.
Marc la surprit en train de se contempler et de passer la main sur son ventre rond.
— J’ai le droit de toucher aussi.
Claire sursauta et éclata de rire en découvrant Marc dans l’embrasure de la porte.
— C’est sûr, vous n’aurez pas de problème pour vous habiller, vous aller sortir votre costume noir, pratique il fait mariages, enterrement, communion, bar-mitzva. Multi tache. Vous pourriez faire un petit effort pour le mariage de votre frère.
— Qu’est-ce que vous voulez, j’ai la classe dans ce costume, tout le monde le réclame.
Claire enfila son chemisier, embrassa Marc, et sortit de la salle de bain. Il la regarda prendre son sac et quitter l’appartement, lui donnant une tape sur les fesses au passage.
Depuis leur retour de vacances, depuis qu’ils avaient annoncé aux parents la grossesse de Claire, Marc se sentait détendu. Le fait qu’il ai mis les choses aux clairs avec Julie l’aidait aussi à se sentir mieux. Ils s’étaient vus juste après la rentrée. Julie avait explosé de joie quand il l’avait appelée. De tous l’été il n’avait pas pris un seul coup de fil, pas répondu à un seul de ses SMS. Elle était arrivée rayonnante à leur rendez-vous. Marc en eut le coeur brisé par anticipation. Il allait lui dire qu’il ne voulait plus la voir, qu’il ne voulait plus qu’elle l’appelle.
Julie pleura, juste un peu, quelques larmes tombant du coin de ses yeux. Marc n’osa pas la regarder à ce moment-là. Il était lâche quand il s’agissait des larmes des femmes. Elle comprenait lui dit-elle. Elle savait que c’était de vivre avec un homme infidèle. Au moins Marc était-il assez courageux pour reconnaître ses erreurs, et mettre fin à cette histoire. Elle lui demanda s’ils pouvaient espérer être amis. Marc fit non de la tête. Pas dans l’immédiat ajouta-t-il. Ils se quittèrent en échangeant une poignée de main. Marc regarda Julie remonter la rue. Ses cheveux en queue de cheval dégageaient sa nuque. Marc tourna les talons. Il l’avait trop vue, il la connaissait par coeur.
Il ne dit rien de sa nuit avec Julie à Claire. Julie l’avait trouvé courageux, assez pour rompre avec elle, pas assez pour être sincère avec Claire. Pour autant il ne ressentait plus la culpabilité qui l’avait poussé à la fuir pendant l’été. Chaque soir il s’endormait la main sur son ventre, espérant un mouvement du bébé.
Devant la télé, ils cherchaient des prénoms. Marc était fort pour les féminins, puissant dans ses héroïnes préférées: Lorelaï, Véronica, Maggie, Emma, Cinnamon. Claire souriait quand il défendait ses choix en citant les exploits de ces personnages féminins au caractère bien trempé. Souvent en manque d’argument il lui disait qu’il aurait pu proposer Buffy, Aeryn ou Tara.
Ils décidèrent de transformer le bureau en chambre d’enfant. Claire dit que c’était un retour à sa première fonction, la pièce ayant été sa chambre. Ils avaient du travail, il fallait déplacer tous les livres, les bibliothèques, refaire la peinture, changer la moquette. Marc s’affolait devant la tache en apparence insurmontable. Il commença par faire des cartons de livres, mais le travail n’avançait pas, il ne pouvait s'empêcher d’ouvrir tous les livres pour en lire quelques pages, voire plus quand il était séduit par ce qu’il lisait. Claire l'engueulait. Marc lui répondait que ce serait sans doute mieux de laisser tous les livres et de laisser leur enfant grandir entouré par toute cette culture ces auteurs merveilleux.
Monique prenait régulièrement des nouvelles de Claire, l’appelant aussi bien à l'appartement qu’a son cabinet. Leur rapport était passé de la distance courtoise à la limite du harcèlement. Claire dut demander à Zoé de filtrer les appels de sa presque belle-mère. Cette dernière se rabattait alors sur son fils, qui n’avait pas le courage de l’envoyer promener, même quand elle le dérangeait en plein boulot. Heureusement, l’approche du mariage de Stéphane occupa son attention avant qu’ils ne doivent porter plainte.
Claire sortit de la chambre dans sa nouvelle petite robe noire. Elle tourna sur elle-même devant Marc. Il la trouva parfaite. Son petit ventre juste mis en valeur comme il fallait. Comme prévu il avait mis son costume noir, avec une chemise blanche, et Claire l'obligeât à passer une cravate. Il ne put lui dire non, ni même faire mine de résister. Ils retrouvèrent Stéphane chez les parents de Marc. Monique agitée comme jamais, Claude stoïque, égal a lui même au milieu de la tornade que provoquait sa femme. Stéphane était nerveux. Il n’arrivait pas à tenir en place. Une semaine plus tôt, lors de son enterrement de vie de garçon, après avoir bu plus qu’il n’aurait du, il avait pleuré sur l’épaule de son frère, partageant avec lui, entre deux sanglots, ses angoisses, sa trouille de faire une énorme connerie. Marc l’avait rassuré du mieux qu’il avait pu. Il s'aperçut que Stéphane s’était endormi. Il n’avait pas entendu la moindre phrase de Marc. Dans le salon de la maison familiale, en le regardant allez et venir comme un animal en cage, il le prit par l’épaule, l'accompagna jusqu’à sa chambre et lui répéta les mots qu’il n’avait pas entendus la semaine précédente. Stéphane s’assit sur son lit, et écouta. Il se calma. Une fois fait, Marc lui demanda s’il pouvait le dispenser d’église. Stéphane éclata de rire, lui dit qu’il était d’accord, mais que jamais leur mère ne le laisserait attendre dehors. Ils retournèrent dans le salon après s'être pris dans les bras l’un de l’autre.
Monique regardait sa montre toutes les deux minutes. Marc prit Claire sur ses genoux et caressa son ventre, lui déposant de temps en temps un baiser dans le cou. Ils attendaient tous l’arrivée du témoin de Stéphane. Sylvain, le fils de Pepette. Un grand dadais de deux mètres, qui n’avait jamais pu être à l’heure de sa vie. N’y tenant plus Monique donna l’ordre de lever le camp et d’aller jusqu’à la mairie. Sylvain les y rejoindrait, et en désespoir de cause Marc serait le témoin de son frère. Sylvain arriva, essoufflé, décoiffé, la cravate de travers, mais juste à l’heure.
Marc fut obligé de rentrer dans l’église. Il réussit à s'éclipser après cinq minutes sans trop se faire remarquer. Il défit sa cravate, la glissa dans la poche de sa veste pour s’en faire une pochette. Il vit quelques nuages gris s'amonceler dans le ciel. Mariage pluvieux, mariage heureux pensa-t-il. La pluie ne tomba pas. Les mariées sortirent sous le riz, passant sous une allée de planches de surf et de ballons de foot, mais sans la moindre goutte de pluie.
Durant le repas, Marc tenta de se montrer ouvert et écouta Fabien le frère de la mariée lui parler de la seule chose qui l’intéressait, le foot. Marc hochait la tête, souriait, essayait de participer alors qu’il avait une sainte horreur du sport en général et du football en particulier. Il fut à deux doigts de craquer quand Fabien lui demanda quel était son champion préféré, et que sans attendre sa réponse, fit un dithyrambe sur Zidane. Marc attendit qu’il finisse, et cita Antoine Blondin: “ Le champion , élément fabuleux dans le paysage moderne, est un héros qui ne parvient pas à devenir un personnage.” Fabien resta sans voix. Marc supposa que son cerveau tentait de mettre de l’ordre dans les mots qu’il venait d'entendre et d’en saisir le sens. Il but une gorgée de vin et se tourna vers Claire.
Sylvain, en digne fils de son père, fit un discours hilarant, cherchant des notes dans ses poches, en sortant une multitude de papiers froissés, bafouillant, s'embrouillant et se révélant au final très émouvant quand il évoqua son amitié avec Stéphane. Peut-être impressionné par cette prestation, personne d’autre n’osa prendre la parole. Une raison supplémentaire pour que Marc se sente bien. Assez pour qu’il ne résiste pas longtemps à Claire quand elle voulut l’attirer sur la piste de danse. Le petit ventre rond de Claire contre le sien, sa tête sur son épaule ils tournèrent au milieu des autres couples dans un semblant de danse.
Stéphane et Audrey passaient de table en table, s’asseyant un moment pour discuter avec chacun. Marc laissa courir son regard sur la salle. Claire prit sa main.
— Vous cherchez une vieille tante ? Je ne crois pas l’avoir vue. Et quand bien même serait-elle là, je ne pense pas qu’elle oserait venir vous voir. Si ça se trouve, elle a eu une attaque en vous apercevant sur le parvis de la mairie. Si elle, ou une de ses complices venait nous voir, laissez-moi lui répondre. Je lui dirais que nous ne pensons pas nous marier, mais que nous n’en avons pas besoin pour nous aimer. Je lui citerais peut-être le vieux Georges. Je serais gentille, lui parlerais doucement pour lui décrire notre histoire, notre couple, notre relation qui n’est pas basée sur un contrat de mariage, mais sur plus que cela, bien plus. Sur la confiance, la compréhension, l’écoute.
Marc posa ses yeux sur la nuque d’une jeune fille à quelques tables de lui. Une amie de la mariée ? Une cousine ? Qu’importe, ce n’était pas la question. Les mots de Claire rebondissaient dans son cerveau, alors que cette nuque, ces épaules nues, ces cheveux remontés en chignon faisaient naître l’image de Julie. Claire parlait de confiance et il revivait son étreinte, ses étreintes, cette nuit avec Julie. Il se tourna vers Claire, et lui dit tout. Cette nuit, les SMS, la culpabilité, le vélo, la rupture, tout en désordre, en rafale, en bloc.
Pour la première fois, il eut pu croire qu’il se trouvait dans un film. Claire lui jeta son verre d’eau au visage et le gifla avant de partir. Elle traversa la salle de réception sans se retourner. Quelques personnes la regardèrent arpenter la pièce d’un pas sûr, décidé. Il n’y avait pas eu d'esclandre, pas de cris, la musique continuait de jouer, les couples dansaient, seuls quelques témoins pourraient décrire l’incident. Dont Stéphane. Marc s’essuya le visage, et sortit sur la terrasse.
Marc ne toucha pas la coupe que lui avait tendue son frère. Il laissa son cigare s’éteindre. Il gardait les yeux braqués sur les étoiles. Il avait un peu froid. Stéphane buvait son champagne sans rien dire. Audrey vint le chercher. Marc lui dit qu’elle était belle dans sa robe blanche. Elle le remercia, prit Stéphane par la main et ils repartirent faire la fête, danser, rire, s’embrasser devant tout ces gens venus pour célébrer leur bonheur.
Marc attrapa son téléphone. Il fut tenté d’appeler Claire. Il ne savait pas quoi lui dire. Il lui avait déjà tout balancé. Que pouvait-il ajouter ? N’avait-il pas décidé, après cette nuit, d’accepter la réaction de Claire ? Voilà, elle était partie. Il devait la laisser partir, la laisser seule.
Marc récupéra son manteau. Les clefs de la voiture étaient encore dans l’une des poches. Claire avait dû prendre un taxi. Est-ce qu’elle était dans leur lit à cette heure-ci ? Dans leur appartement ? Où pouvait-il aller ? Où allait-il dormir ? Il roula dans la nuit noire. La pluie attendue arriva. Il se gara devant la maison de ses parents et se mit à pleurer.
mercredi 24 février 2010
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