mardi 16 février 2010

Chapitre XV

Les nuages de février jouaient à cache-cache avec le soleil pâle. Il faisait chaud pour la saison. Une petite brise faisait danser les fleurs en pot posées sur les tombes de granit. Marc arracha plus qu’il ne défit sa cravate noire. Il avait tenu jusqu’à la mise en terre, jusqu’au défilé des visages compassés apportant les condoléances de circonstances. Il laissait la famille derrière lui. Il ne se sentait plus la patience d’écouter ces phrases creuses sans réagir. Il rangea sa cravate en boule dans la poche de sa veste, noire elle aussi. Il aurait voulu la jeter par terre et la piétiner. Claire le rejoignit sur le parking du cimetière. Il s’était assis sur le capot de leur voiture. Il ne pleurait pas. Il n’avait pas pleuré une seule fois.

— Cabinet médical Brochard.
La voix avait changé. Fabienne était partie en début d’année. Son mari avait été muté dans le Sud, et en bonne épouse elle l’avait suivi sans rien dire, laissant derrière elle le Dr Brochard en ne laissant transparaître aucune émotion, aucun regret, digne jusqu'au bout. Il y avait eu une petite fête pour son départ. Fête était un bien grand mot. Une bouteille de mousseux, quelques crackers, et pas la moindre émotion, pas le moindre rire, pas d’effusions. Claire avait demandé à Marc de passer, moins pour qu’il dise à Fabienne, mais pour qu’elle lui présente Zoé, la jeune remplaçante. Elle avait insisté sur “jeune” dans se présentation.
Quand il arriva, l’ambiance était à son comble. Il se demanda en poussant la porte du cabinet s’il ne s’était pas trompé, et s’il n’assistait pas à une veillée funèbre. Fabienne lui tendit un gobelet en plastique. Marc s’étonna que ce dernier ne fonde pas sous les effets corrosifs du mousseux. Il ne fit qu’y tremper les lèvres avant de le reposer. Fabienne s’en fichait. Il n’existait pas. Pas plus que Claire, ni Zoé. Seul comptait, seul n’avait jamais compté dans le cabinet Patrick Brochard. Elle ne parlait qu’à lui, lui décrivait la maison qu’elle allait habiter, les aménagements, les travaux, le jardin. Patrick Brochard hochait la tête, émettait un borborygme de temps en temps, et regardait en douce sa montre.
Claire invita Marc et Zoé à poursuivre la conversation dans son bureau. Elle présenta Zoé à Marc. Le changement était spectaculaire. Finies les tenues grises, la voix cassante, les lèvres crispées en un rictus désagréable. Zoé respirait la jeunesse et la joie de vivre. Un sourire espiègle collé au coin des lèvres, des yeux verts pétillants, des taches de rousseur autour du nez lui donnant un air gamine. Fabienne n’avait jamais réussi à prononcer autre chose que Monsieur en s’adressant à Marc, alors que Zoé le tutoya et lui fit la bise dès leur première rencontre. Ils restèrent à discuter, ne s’inquiètent pas de savoir si Fabienne était ou non encore de l’autre côté de la porte. Quand ils voulurent lui dire un ultime au revoir, il n’y avait plus personne dans la salle d’attente du cabinet. Plus de traces de gobelets en plastique, de crackers, de mousseux, la pièce avait retrouvé son aspect stérile, clinique, sérieux. Fabienne avait quitté les lieux. Zoé l'investissait déjà de son énergie, sa bonne humeur, sa voix ensoleillée.
— Cabinet médical Brochard bonjour, redit Zoé dans le combiné.
Marc fixait le mur blanc devant lui. Depuis que sa mère l’avait appelé deux minutes, ou bien deux heures plus tôt, il ne savait plus très bien comment le temps s’écoulait, il vivait dans un univers cotonneux. Les bruits du collège s’étaient atténués, les voix lui parvenaient déformées, l’air était épais, lourd, gluant. Il avait composé le numéro du cabinet de Claire machinalement, sans savoir ce qu’il allait dire. Il reconnut la voix de Zoé, cette voix sur laquelle planait l’ombre de son sourire perpétuel.
— C’est Marc, je pourrais parler à Claire, s’il te plait.
— Tout va bien, demanda Zoé sentant au ton de Marc qu’il était évident que tout n’allait pas bien.
— Oui, lui mentit-il.
Le téléphone sonna, et sonna, et sonna. Marc vit entrer un élève dans le bureau. Que voulait-il ? Marc n’en avait rien à faire, il le congédiât d’un geste énervé. Il entendit râler en s’en allant. Au bout d’une éternité, Claire décrocha. Marc eut un coup au coeur en entendant sa voix. Sa belle voix, sa douce voix. Sa voix qui le laissait muet.
— Marc, c’est vous ? Marc, je n’ai pas le temps de jouer, je suis en consultation. Alors dites-moi que vous m’aimez, et laissez-moi travailler.
— Ma grand-mère est morte. Je pars chez mes parents. Je vous appellerais plus tard. Je vous aime.
Il n’attendit pas la réponse de Claire. Il lui avait dit ce qu’il voulait lui dire. Il avait dit pour la première fois à quelqu’un qu’il avait perdu sa grand-mère. Il l’avait dit à quelqu’un qu’il aimait. Il pouvait passer à la suite. Avancer.
Il finit sa journée avant de prendre la route pour retrouver ses parents. La petite route était déserte. Ses phares de rencontraient rien d’autre que le ruban noir de goudron qui défilait. Pas une seule voiture, pas âme qui roule, pas même un animal égaré hors des forets sombres. S’il avait un accident, il pouvait se vider de son sang dans le fossé avant qu’on ne le retrouve.
Le portail grinça quand il le tira pour rentrer. La voiture de Stéphane était déjà garée devant la maison. Il poussa la porte d’entrée. Le son de la télévision lui parvenait de la cuisine. Son père était à sa place en bout de table, regardant les actualités régionales. Sa mère préparait le repas, Stéphane mettait le couvert. Quatre assiettes. Comme quand ils étaient petits. Tout le tableau qu’il avait devant les yeux lui rappelait cette époque-là. Sauf que Monique ne parlait pas. Elle se contentait de renifler au-dessus du billot. En voyant Marc, elle fondit en larmes. A ses yeux rouges, il devina que ce n’était pas la première fois. Elle se tint serrée très fort entre ses bras. Marc sentit les larmes lui tomber sur les épaules. Il lui caressa le dos. Ne dit rien. Il savait que les mots ne servaient à rien.
Ils dînèrent en silence. Le son de la télévision occupait tout l’espace. Le carillon sonna huit coups. Ils débarrassèrent et aidèrent Monique à ranger. Elle alla se coucher une fois la cuisine en ordre. Les trois hommes restèrent seuls. En silence. Claude demanda comment allaient Claire et Audrey. Pour la forme. Pour rompre le silence. Ils regardaient la télévision sans arriver à s’intéresser aux images qu’ils voyaient à peine. Il n’était pas neuf heures quand ils se replièrent, chacun dans sa chambre. Marc n’avait pas pris son livre du moment. Il ne pouvait pas s’endormir sans avoir lu quelques pages. Il alla dans le bureau de son père et fouilla dans la bibliothèque à la recherche d’un bouquin pour accompagner sa soirée. Rien ne trouva grâce à ses yeux. Il s’allongea sur la moquette, les yeux fixant le plafond. Dans sa chambre son téléphone sonna dans le vide. Claire entendit le message du répondeur de Marc l’invitant à laisser un message. Elle dit quelques banalités, lui demanda s’il allait bien, si Monique allait bien, de la rappeler vite, très vite.
Le froid réveilla Marc. Il s’était endormi sur le sol du bureau de son père, la lumière allumée. Il se releva, se frotta le dos, endolori par la dureté du sol. Il était une heure du matin. Il retourna dans sa chambre, écouta le message Claire. Plusieurs fois. Il hésita avant de la rappeler. La voix de Claire sentait le sommeil interrompu. Marc s’excusa. Il lui raconta sa soirée, l’ambiance à la maison, le fait qu’il s’était endormi par terre, et d’autres choses qu’il lui passait par la tête. Il parla longtemps. Il n'avait plus de notion du temps. Il n’avait plus la moindre trace de fatigue dans le corps. Claire l’écouta, résistant au sommeil.
Le jour de l’enterrement, le ciel qui avait été bas et gris se dégagea. Claire arriva en taxi en début de matinée. Marc était seul avec son frère. Monique et Claude étaient partis dans la maison de la grand-mère retrouver le reste de la famille pour la mise en bière. Marc n’avait pas voulu voir sa grand-mère morte. Il gardait un sourire trop dur de son grand-père allongé sur son lit de mort. Froid, gris, raide. Il se souvenait du sentiment étrange de le reconnaître et en même temps de se trouver devant un inconnu.
Stéphane prenait une douche. Marc attendait son tour. Il fit du café pour Claire. Il vint s’asseoir avec elle. Ils restèrent en silence jusqu'à l’arrivée de Stéphane, enveloppé dans un peignoir de bain. Il embrassa Claire, et dit que la place était libre à Marc. Claire le suivit dans la salle de bain. Les miroirs étaient tout embués. Marc passa sa main sur l’un, se regarda, passa sa main sur ses joues qu’une barbe de deux jours grignotait.
— Chez les juifs, après un deuil, les hommes ne se rasent pas, dit-il plus pour lui que pour Claire.
Il laissa ses vêtements tomber sur le sol de la salle de bain. Claire les ramassa quand il se glissa sous le jet de la douche. Elle entendit le téléphone sonner. Stéphane passa la tête par la porte, et leur dit qu’il fallait qu’ils retrouvent tout le monde dans une demi-heure.
Marc enfila un costume noir, une chemise blanche. Il ne voulait pas mettre de cravate. Claire insista, et lui en noua autour du cou. Il passa tout le trajet vers le domicile de feue sa grand-mère à se passer un doigt dans le col de sa chemise.
Ils retrouvèrent les parents de Marc, ses oncles et tantes, les cousins, cousines, tous en noir, en gris, en sombre. Le cortège parti vers l’église, suivant le corbillard. Marc hésita sur le parvis de l’église. Il ne voulait pas entrer. Il ne voulait plus entrer dans une église depuis la mort de son grand-père. Même pour le mariage de son cousin il était resté dehors. Claire le prit par le bras, et l’accompagna jusqu’au premier rang. Elle lui tint la main pendant toute la cérémonie, le soutenant, tout autant que l'empêchant de partir. En sortant, Marc serra Claire dans ses bras et la remercia. Ils ne se lâchèrent plus la main. Jusqu’à ce que le cercueil disparaisse dans le caveau familial.

Marc et Claire assis sur le capot de leur voiture regardaient la foule sortir du cimetière. Tout ces visages d’inconnus, tout ces gens qui n’auraient jamais raté un enterrement, ces petites vieilles, ces petits vieux qui venaient en repérage, toutes ces personnes vêtues de sombre qui sont déjà ailleurs, elles n’ont pas le sourire, elles savent se tenir, mais la mine de circonstances a été rangée parmi leur collection de masques, ils ne parlent plus de la défunte, mais de ce qu’ils vont manger le midi, la trépassée est déjà du passé, ils ne manquent tout de même pas de jeter un regard en coin sur le mauvais petit-fils qui s’est enfui du cimetière et traîne sur le parking. Marc glisse du capot de la voiture, prend Claire par la main.
— Venez, partons d’ici, ça put, la mort, et la tristesse.
Il grimpe dans la voiture, attends que Claire ai pris place et démarre en trombe, laissant les vieux et les vieilles dans un nuage de poussière. Il roule à travers les rues de la ville au radar. Les enfants n’allaient pas tarder à sortir de l’école, il y avait encore du monde devant la boulangerie, un petit bonhomme rabougri, portant béret et pantalon de flanelle sortit de la poste, le quotidien d’un village perdu au milieu de nulle part.
Marc et Claire profitèrent un moment de la grande maison vide, blottis l’un contre l’autre sur le canapé, devant la cheminée qu’ils venaient d’allumer.La famille arriva. Monique les avait conviés à déjeuner. Elle retrouvait son rôle d'hôtesse impeccable.
Il fallut que les corps se réchauffent aux riches sauces, que les coeurs se sentent rebattre aidés par les vins carmin pour que les langues commencent à se détendre, et que le silence laisse sa place de bonne grâce aux conversations qui portèrent toutes sur la mère, la grand-mère disparue. Son souvenir occupa l’espace entre chaque bouchée de viande, de purée de patates douces, entre deux gorgées. Claude raconta l’histoire de sa demande en mariage, celle où il était soi-disant monté sur la table, dévoilant à l’assemblée qui le savait déjà que ce n’est qu’un fantasme de la vieille dame que l’on venait d’enterrer. Chacun repris une des histoires que tout le monde avait entendu maintes et maintes fois, dans des versions différentes à chaque fois, de la libération de Bordeaux au grand incendie des Landes, de la tempête de 99 à son voyage en Syrie. Les rires fusèrent en comparant les versions, traquant les différences, les pures inventions au milieu des faits arrangées. Toutes ces histoires faisaient un dernier tour de piste avant d’aller elles aussi s’enterrer dans un coin de cerveau. Elles allaient se rabougrir, disparaître lentement, se figer à tout jamais sans leur mère pour venir les ranimer, les améliorer, les transformer et les faire vivre en les racontant.
Claire prit le volant pour rentrer. Marc resta silencieux, les yeux perdus dans le paysage monotone qui défilait à travers la fenêtre. Claire se leva au milieu de nuit et trouva Marc devant son ordinateur. Elle s’assit dans le vieux fauteuil club, elle le regarda taper sur son clavier, ne se doutant pas qu’elle était là. Elle s’endormit bercée par le rythme des touches qui claquait sous les doigts de Marc. Il lui déposa un baiser sur le front quand il eut fini de travailler.
— Qu’est-ce que vous avez écrit ?
— Les histoires de ma grand-mère. Au moins l’une de ses histoires. Il ne faut pas qu’elles se perdent, qu’elles disparaissent avec elle.

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