vendredi 19 février 2010

Chapitre XVIII

Le bus arriva, les enfants descendirent, les parents attrapèrent les valises dans la soute, embrasèrent leurs rejetons qu’ils n’avaient pas vus de toute une semaine, remercièrent les accompagnateurs, montèrent dans leur voiture et alors que la ville était encore endormie reprirent le chemin leur leur domicile. Sur le trajet ils questionnaient leurs enfants sur ce voyage de classe. Ces derniers ne répondaient que par monosyllabe, l’excitation du voyage s’était envolée, et ils n’arrivaient à garder les yeux ouverts qu’au prix d’efforts surhumains. Marc et les deux profs restaient sur le trottoir. Ils se dirent au revoir, se souhaitèrent bonnes vacances et chacun repris sa route.
Claire était restée appuyée sur sa voiture pendant toute la scène. Elle serrait son manteau pour se protéger du froid de ce petit matin blême. Marc l’avait tiré du sommeil une heure plus tôt. Elle avait décroché le téléphone encore pris dans les volutes du sommeil, n’avait pas bien compris ce qu’il se passait, avait répondu qu’elle arrivait, s’était rendormi, avant de se dresser dans le lit, l’information avait enfin atteint son cerveau. Marc arrivait.

Liz poussa un grand cri en rentrant dans l’appartement de Claire, sans raison, juste pour le plaisir, elle tendit la bouteille de vin a sa soeur et sauta sur le canapé. Zoé qui s’y trouvait sursauta en voyant tomber à ses côtes cette drôle de fille. Claire fit les présentations.
— Zoé, la secrétaire du cabinet médical, Liz, ma soeur. Lucie doit arriver dans un moment, elle attend la baby-sitter.
Claire les avait invitées pour une soirée entre filles, Marc étant en Italie pour un voyage de classe. Elles avaient toutes répondu plus que favorablement à cette idée. Liz avait tenté d’en faire un plan drague.
— Cette Zoé, elle est comment, mignonne ou cageot ?
— Liz, s’il te plaît promet moi de bien te tenir, tu ne vas pas te jeter sur mes invitées dans l’espoir de les faire passer entre tes draps et tes doigts.
— Voyons, Claire, tu me connais, je sais me tenir, mais si je sens une opportunité s’ouvrir devant moi, je ne vais pas tourner les yeux, juste parce que je suis chez toi.
— Je ne veux pas te décevoir, mais je ne crois pas que Zoé joue dans la même équipe que toi.
— Et bien on ouvrira le mercato.
Claire n’avait pas pu réprimer un petit rire. Elle savait que Liz plaisantait, mais à voir comment elle se collait à Zoé, elle craignait tout de même que la blague soit de courte durée.
Lucie arriva un peu plus tard, elle aussi lestée d’une bouteille. Si elle buvait tout ce qu’il y avait sur la table, elles finiraient sous la table, et Liz, profitant de l’état d’ébriété de l’une où l’autre pourrait peut-être arriver à ses fins.
Ce qui devait se passer, se passa, après quelques verres Liz prit les rennes de la soirée, et celle ci se transforma en grand n’importe quoi, mélange de blagues salaces, de propos incohérents sur la marche du monde, la politique, l’économie, d'anecdotes sexuelles, et le tout arrosé plus qu’il ne le fallait pour que l’ambiance s’épanouisse.
Etait-ce en raison de son taux d’alcoolémie, d’un penchant naturel, ou du charme naturel de sa soeur, mais Zoé semblait de moins en moins gênée des empressements de Liz, qui pour lui rendre justice restaient très chastes. Claire, la tête légère comme une plume regardait le spectacle avec tendresse. Elle aimait Liz, malgré ses façons un peu rustres, son langage de charretier, et cet air de toujours s’en foutre. Claire s’approcha d’elle en titubant, passa un bras autour de ses épaules, l’interrompant dans sa conversation, voulant sans doute déboucher sur la conversion de Zoé, et lui déposa un gros baiser sur la joue. Liz la regarda avec des soucoupes rondes à la place des yeux.
— Je t’aime ma soeur, dit Claire, un sanglot dans la voix.
— Tu dis ça parce que tu es bourrée.
— Non c’est vrai, je t’aime, et je ne te l’ai pas assez dit, alors voilà, je t’aime.
— C’est gentil, mais va plutôt jouer avec Lucie, tu es en train de me casser mon coup.
Zoé émit un petit grognement de reproche, donna un coup de poing dans l’épaule de Liz, mais la laissa reposer ses mains sur les siennes pour lui parler des tableaux du Titien. C’était donc vraiment un plan drague. L’assomption de la Vierge à l’église des Frari de Venise était la botte secrète de Liz.
Claire pensa à Marc, qui était justement à Venise. Elle en parla avec Lucie, qui sombrait peu à peu dans le sommeil, et n’écoutait pas un mot de ce que lui disait Claire.
Il avait appelé plus tôt dans la soirée, comme il l’avait fait chaque soir depuis son départ. Il ne restait pas longtemps en ligne, lui disait juste comment s’était passée la journée, comme il allait, que des choses banales, sans importance. Ce soir ils s’étaient parlé plus longtemps.
— Je suis dans la ville maudite, avait-il dit en préambule.
C’est comme ça qu’ils avaient surnommé Venise. En consultant le planning du voyage, en découvrant qu’il passerait leur dernière nuit à Venise, elle lui avait dit qu’elle ne pourrait pas y retourner avant longtemps. Lui non plus ne souhaitait pas revoir les canaux, mais il ne pouvait pas quitter le reste de la troupe avant de rentrer dans La Sérénissime. Ce sera une ville maudite pour lui, il arpentera les rues, les musées, les églises en ne passant qu’à s’en échapper.
— C’est comment, lui demanda-t-elle ?
— C’est beau comme une carte postale. C’est laid comme un souvenir douloureux. Vous ne pouvez pas vous imaginer comme ça me fait mal aux yeux d’admirer les tableaux de la Scuola Grande, les Tintoret me font verser des larmes du sang, les Carpacio de l'Académie sont un calvaire, et je ne vous parle pas du palais des Doges.
— Arrêtez de vous moquer, c’est beau n'est-ce pas ?
— Je crois que l’on ne peut pas ne pas aimer cette ville. Même si elle garde les fantômes d’un amour disparu et d’un père décédé. J’ai essayé, je vous assure, mais même avec trente gamins qui n’ont rien à foutre de la peinture, et qui ne rêvent que d’une chose mettre de grands coups de pied dans les pigeons de la place St Marc, c’est un bonheur.
— Je suis contente pour vous.
— Merci, j’ai moins de scrupule à vous dire que de la fenêtre de ma chambre je vois la mer Adriatique, et que demain matin je verrais le soleil en sortir.
— Je vous déteste.
— Moi aussi je vous aime.
Lucie consulta sa montre et appela un taxi pour rentrer chez elle. Liz et Zoé se faisaient de plus en plus proches. Claire les laissa sur le canapé et alla dans la cuisine. Les boites de pizza exposaient leur reste sur la table. Claire en prit une part froide et mordit dedans sans conviction. Marc l’aurait engueulée de faire ça, et de ne pas avoir pris la peine d’essayer de proposer autre chose à manger, de ne pas avoir fait un tout petit peu de cuisine, rien de bien compliquer, mais des pizzas, enfin. Il lui manquait. Il aurait aimé voir Liz draguer Zoé. Entendre Lucie dire n’importe quoi après avoir trop bu. Il s’en serait offusqué, mais aurait ri intérieurement. Claire aurait vu naître dans ses yeux ces petites étoiles qui s’allumaient quand il était heureux. Elle reposa le morceau de pizza portant l’empreinte de ses dents. Elle ouvrit le frigo, avala d’un trait une canette de Perrier. Elle se sentit mieux une fois que les petites bulles eurent fait leur travail dans son corps, éloignant un moment les effets néfastes des abus d’alcool.
Liz passa la tête par la porte, et la trouva assise, un peu abattue, la canette vide posée devant elle. Elle rejoignit, lui demanda si elle allait bien. Claire répondit que oui, qu’elle était un peu fatiguée, un peu bourrée aussi !
— Tu me rassures, j’ai eu peur que tu nous fasses une grosse crise de mon-mec-est-pas-là-ma-soeur-drague-ma-secrétaire-et-même-en-buvant-j’arrive-pas-à-oublier. Ça t’ennuie pas si je m’en vais ?
— Non, vas-y, il est tard, c’est bon.
— Super, au fait je vais raccompagner Zoé.
Liz lui fit un clin d’oeil entendu, et l’embrassa sur le haut du crâne.
— Moi aussi je t’aime, dit-elle à son oreille, mais si tu le répètes, je te tu.
Claire traversa le salon, inspecta les cendriers pleins, les bouteilles vides, les assiettes grasses posées n’importe où. Tout cela pourra entendre le lendemain. Seul Woodstock serait témoin du désordre, et un bout de thon suffira à acheter son silence.
Elle se déshabilla en laissant tomber ses vêtements sur le sol, se glissa sous la couette, passa sa main de l’autre côté du lit, là où Marc n’était pas, et s'endormit en serrant l’oreiller qui portait encore quelques traces de son odeur contre elle.

Marc s’installa à la place du passager. Claire démarra, et ils traversèrent la ville vide. Qu’attendaient-ils un dimanche matin, à 7 heures ? Claire ne posa aucune question. Marc lui avait adressé un sourire fatigué en la voyant de l’autre côté de la rue en descendant du bus. Il lui avait fait un petit signe pour lui dire qu’il arrivait. Il avait les épaules voûtées, des gestes lents, avançait à petits pas. Tout son corps criait la fatigue, l’épuisement, la lassitude. Il avait serré les mains des parents, salué les enfants, mais elle était sûr que si elle lui demandait qui était tout ces gens, il serait incapable de lui répondre. Il avait fait tout cela machinalement, en pilotage automatique, son esprit fixé sur une seule chose, son lit où il pourrait s’effondrer, et dormir une journée entière. Il tenta de parler, d’articuler quelques mots pour Claire, mais renonça vite.
Il se jeta dans le lit, prenant à peine le temps d’ôter ses vêtements. Claire tira les rideaux, ferma la porte après l’avoir regardé sombrer dans le sommeil et entendu ses premiers ronflements.
Elle alla faire le marché, pensant lui préparer un bon déjeuner. Elle acheta des petits pois frais, quelques carottes nouvelles, et un rôti de boeuf. Elle passa le reste la matinée à écosser les petits pois. Elle riait toute seule en entendant les petites billes vertes tomber dans la casserole.
— Tu te rends compte de ce que je fais pour lui, dit-elle à Woodstock.
Le chat ne lui répondit pas, continuant sa toilette assis sur une chaise.
À midi, elle alla voir s’il dormait encore. Elle ressortit de la chambre après avoir remonté la couette sur ses épaules, comme on fait pour un enfant. Les petits pois pouvaient attendre le soir. Elle avala un morceau de fromage avec un bout de pain, et se mit à lire dans le salon.
Marc émergea en toute fin d’après-midi, le visage chiffonné, les cheveux ébouriffés, les yeux collés par le sommeil. Claire leva les yeux de son livre et sourit devant cette vision.
— Ne vous moquez pas, j'aimerais bien voir à quoi vous ressembleriez si vous aviez passé une semaine avec une troupe de 30 ados, et passé toute une journée dans un bus inconfortable sans arriver à trouver le sommeil.
— Venez là que je vous réconforte, mon pauvre voyageur, dit Claire en lui ouvrant grand les bras.
Marc s’y précipita. Ils s’embrassèrent longtemps, jusqu’à ne plus avoir de souffle et devoir se séparer. Il aurait voulu rester avec Claire, mais elle l’envoya sous la douche pour qu’il élimine les traces de 36 heures de transpiration.
Claire en profita pour commencer à préparer le dîner. Elle se concentra pour se remémorer les leçons de Marc. Elle fit revenir du lard dans une cocotte, puis versa les petits pois, les carottes et mouilla à hauteur. Elle entendit Marc sortir de la salle de bain et s’avancer vers la cuisine. Elle lui demanda de rester dans le salon. S’inquiétant de cet ordre, Marc voulut savoir ce que manigançait Claire.
— Une surprise, lui dit-elle en lui fermant la porte au nez.
Marc n’eut pas d’autre choix que de se rabattre sur la télé. Il alluma le poste, et resta les yeux dans le vague devant les images. Bien qu’il ait dormi presque 12 heures, il se sentait encore fatigué.
Claire était contente d’elle. Les petits pois n’avaient pas cramé, le rôti n’était pas noir, et Marc avait tout avalé sans une grimace, il lui avait même fait compliment pour le repas.
Entre deux bouchées il lui avait raconté ses pérégrinations italiennes, lui faisant profiter par procuration les beautés de Florence, Rome, et évitant de revenir trop longtemps sur Venise. Claire l’écoutait, le relançait quand il fallait, riait à une anecdote, savoura les portraits qu’il lui fit des élèves, des couples qui se faisaient et se défaisaient dans l’heure, les moments de calme avec les profs où ils pouvaient souffler autour d’un café et oublier un instant leur petite bande d’ados et rire un bon coup.
Marc lui demanda si tout s’était bien passé de son côté. Elle ne lui cacha rien de la petite soirée entre filles qu’elle avait organisée deux jours plus tôt, et surtout des tentatives de Liz pour emballer Zoé.
— Elle est partie, la raccompagner chez elle, et a dû se contenter d’un bisou sur les lèvres. Elle m’a bien dit un bisou, juste du bout des lèvres.
— Elle devait être furax.
— Pas du tout. Parce que l’histoire ne s'arrête pas là. Zoé l’a appelé hier.
— C’est pas vrai ? Et alors.
— Je ne sais pas encore.
Marc éclata de rire et finit son assiette. Ils firent la vaisselle, et s’installèrent devant la télé. Marc s'endormit, allongé en travers du canapé, avec Woodstock tout aussi ensommeillé sur son ventre. Claire aurait voulu avoir le talent de sa mère pour le dessin pour saisir ce moment-là. A défaut elle prit l’appareil photo et immortalisa la scène en numérique.

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