vendredi 5 février 2010

Chapitre IV

Marc enfonça ses mains dans les poches de son manteau. L’hiver était bien là se dit-il en remontant la rue dans la nuit noire percée par la lumière des réverbères, des quelques phares de voitures, et du gyrophare du camion poubelle. Dans ses oreilles Robert Charlebois chantait Demain l’Hiver. Il souffla et regarda le nuage de condensation se dissiper devant ses yeux. Il appuya sur le bouton de son iPod pour changer de chanson. Il voulait quelque chose de plus chaleureux. Il s'arrêta sur Norah Jones. Sunrise. Parfait. Il dépassa les éboueurs. Eux aussi devaient avoir senti l'arrivée de l’hiver. Ils portaient des bonnets de couleur sombre. En les dépassant, il leur adressa un petit signe de la tête. En remontant sur le marchepied du camion, l’un des deux lui fit un signe de la main. Le camion remonta la rue, et tourna.
Alors que Alain Souchon avait remplacé Norah Jones, Marc réfléchit à ce qu’il pourrait préparer pour le repas du soir. Il finissait tôt aujourd’hui, il aurait le temps de faire quelques courses. Il avait envie de poisson. Il n’avait pas fait de poisson depuis un petit moment déjà.

Claire déposa le plat sur la table. Marc se retint de faire une réflexion. Il était invité chez elle. Elle avait préparé le repas. Il se devait d’être poli. Pourtant, ce qu’il avait sous les yeux, et qui dans un instant se retrouverait dans son assiette ne lui inspirait pas confiance.
Claire avait tenu à lui faire la cuisine. Un retour de politesse. Le week-end précédent, Marc l’avait invité chez lui, et lui avait préparé un repas délicieux. Il avait passé du temps à cuisiner un risotto succulent. Elle était impressionnée par ses talents culinaires. En le quittant, au bas de l’immeuble de Marc, en l’embrassant sous la leur des réverbères, elle lui dit que la prochaine fois ce serait elle qui se mettrait aux fourneaux pour lui. Il avait souri. Il savait que Claire était une adepte des plats surgelés, de la cuisine à emporter, de la conserve.
Ils se voyaient depuis un mois environ. Après cette nuit particulière, après s’être retrouvés dans ce café, ils avaient continué à sortir ensemble. Pour être bien certain qu’il n’y avait pas entre eux que le souvenir d’une rencontre étrange, magnifiée par les brumes de la fatigue, de l’alcool.
Ils eurent la chance de se trouver encore intéressants à la lumière du jour, hors les circonstances de leur première rencontre. Ils sortirent au restaurant, au cinéma, au café. Dehors, ailleurs que chez Claire, qui tremblait de peur de revoir Marc dans son appartement. Elle savait au plus profond d’elle que ce jour-là marquerait une étape importante dans leur relation naissante, le retour sur les lieux du crime. Il fallut que Marc rompe leur accord en invitant Claire chez lui, pour que cette dernière trouve le courage, et l’occasion de l’inviter.
Cela faisait un mois qu’ils s’étaient rencontrés, un mois qu’ils avaient cette nuit ensemble, un mois qu’au cours d’une nuit particulière ils s’étaient confiés l’un à l’autre. Claire invita donc Marc à dîner chez elle. Elle voulait l'impressionner en lui préparant un repas, certes loin de valoir ce qu’il pouvait cuisiner, mais qu’elle aurait fait de ses mains. Elle quitta le cabinet plus tôt, passa une heure et demie à faire des courses, le double de temps en cuisine, pour un résultat catastrophique.
Elle avait des larmes plein les yeux en déposant les bouchées aux crabes sur la table. Marc planta sa fourchette dans la sienne, cassant la croûte noire, la remonta pleine d’une pâte gluante, et l’enfourna dans sa bouche. Il réprima une grimace, un haut-le-coeur, et avala le conglomérat de ce qui avait dû être dans une vie antérieure des aliments comestibles. Il fit passer le tout avec une longue gorgée de vin.
Claire fondit en sanglot avant qu’il n’est reposa son verre. Il se leva, la pris dans ses bras, la réconforta, lui dit que ce n’était pas grave, mentit en disant que ce n’était pas mauvais. Elle ne voulut rien savoir, rien entendre, elle pleurait devant son échec.
— J’ai passé trois heures en cuisine pour ça, lâcha -t-elle entre deux sanglots, vous vous rendez compte, trois heures, et sans compter le temps à nettoyer après, à dresser la table. Vous savez ce qui suit, ce devait être de la morue fraîche aux petits légumes, ça ne ressemble à rien, une bouillie blanche, et des légumes noirs.
— Un menu chromatique, osa plaisanter Marc.
Claire émit un rire au milieu des larmes. Un petit rire comme un cri. Cri de joie au milieu de sa détresse. Il déposa un baiser sur sa joue humide.
— Est-ce que vous voulez que l’on commande des pizzas ? demanda-t-il.
— Je voulais un vrai dîner, comme chez vous, pas des pizzas.
— Ce n’est pas grave. Je vous apprendrais à faire la cuisine, petit à petit, en commençant par des choses simples...
— Comme décrocher le téléphone pour commander des pizzas.
Claire avait retrouvé sa bonne humeur. Elle essuyait ses larmes avec sa serviette. Marc plongea dans ses yeux délavés par ses pleurs. Il se pencha et l’embrassa. Un long. Un profond. Un langoureux baiser. Le temps s'arrêta. Il n’y avait plus de bouchée au crabe immangeable, de morue ratée, de légumes cramés. Il n’y avait plus qu’eux, fusionnant dans un baiser. Leur premier.
Claire le prit par la main et l’attira vers sa chambre, détachant le moins qu’elle pouvait ses lèvres des lèvres de Marc. Pour la seconde fois, ils passèrent la nuit ensemble. Cette fois-ci ils parlèrent peu. Ils s’endormirent l’un contre l’autre. Dans la cuisine, Woodstock finissait les bouchées au crabe et un fraisier s’affaissait doucement dans son emballage.

Marc sortit les clefs du portail du collège de sa poche. Il n’y avait pas un bruit dans les couloirs à cette heure matinale. Il sortit les écouteurs de ses oreilles, éteignit son iPod et le rangeât dans un tiroir. Pendant que son thé infusait, avant de se lancer dans sa journée de travail, avant que les élèves n'envahissent les lieux, il fit la liste pour le repas du soir. Il avait choisi de faire de la morue fraîche.

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