Claire tourna la tête vers le réveil. 2h34. Elle n'arrivait pas trouver le sommeil. Dans la pénombre de la chambre, elle fixait le plafond, se tournait et se retournait dans le lit, allant d’un bord à l’autre maintenant qu’elle était de nouveau seule pour l’occuper. Seule avec son gros ventre. Elle se leva. Dans la cuisine, elle se fit couler un verre d’eau, elle le but d’un trait.
La pluie tombait, frappait contre les fenêtres, brouillait la vue sur la rue. Claire s’approcha pour voir si quelques inconscients traînaient à cette heure. Pas âme qui vive. Le front conte la vitre froide,devant les guirlandes de Noël éteintes pendues dans la rue, elle fut prise d’une envie de pleurer. Elle passa la main sur son ventre. Elle attendit un éventuel coup de pied de sa fille. Rien ne vint, elle devait dormir. Tant mieux pour elle.
Woodstock passa entre ses jambes, se frotta à ses chevilles, et fila vers le bureau. Elle le suivit. Il n’était pas déboussolé par les travaux, les cartons de livres, les étagères de la bibliothèque démontée posées contre le mur, les pots de peinture. Il se fit une place dans un coin, là où était il y a peu le bureau. Elle n’avait pas encore décroché le portrait de son père. Elle s’avança vers lui, le pris, le contempla. Que penserait-il de tout cela ? Que penserait-il de devenir grand-père ? Claire s’assit sur le fauteuil fatigué. Dans un carton, elle remarqua une liasse de feuilles. Elle la reconnut. Elle se penche pour l’attraper. Elle les dépliât et se met à lire, une nouvelle fois ce qu’elles contenaient.
Je devrais commencer par vos pieds. Vos pieds nus. Je devrais commencer par cette vision. Je devrais commencer par eux, salis, écorchés par les graviers, parce que ce sont eux qui vous ont conduit à moi. Je ne commencerais pas par eux.
Vous êtes juste un petit peu moins grande que moi. Juste quelques centimètres qui vous obligent à lever les talons pour m’embrasser. Juste quelques centimètres qui me font baisser le regard pour me plonger dans vos yeux.
Vos yeux verts qui se parent d’un rien de gris. Petites taches qui donnent à votre regard un peu plus de caractère. Des îlots dans une mer d’émeraude. Une mer où il fait bon se plonger pour aller chercher un peu de chaleur, votre chaleur communicative, votre générosité que vous dispensez tout autour de vous.
En descendant on trouve un nez fin, aquilin dit-on, à faire pâlir de jalousie Nicole Kidman. Des pommettes saillantes justes ce qu’il faut pour que je puisse m’y accrocher quand je tombe de vos yeux. Vos yeux, en ai-je parlé ? Quand je n’arrive pas à me raccrocher, je tombe sur vos lèvres. Deux lèvres qui quand elles s’étirent pour un sourire lumineux qui soulève vos pommettes, allume vos yeux et efface la fossette qui met un point final à votre visage, là juste ou bout de votre menton. Ce sourire est votre cadeau.
Autour de votre subtil portrait, l’encadrant, une crinière. D’un magnifique blond vénitien. Ondulant en douceur, des vagues sur une mer calme. Ils tombent si bas qu’ils donnent le vertige quand on les regarde s’évanouir juste là où le poète, encore lui, disait que le dos ressemble à la lune.
Vous ne pouvez jamais être complètement nue avec de tels cheveux. Je vais trop loin en vous imaginant déjà, alors que nous nous connaissons à peine, dans votre plus simple appareil. Je le reconnais. Je m’en excuse. Me permettez-vous seulement de parler de vos seins ? Je devrais tant ils sont discrets. Petites choses, petits fruits de printemps, petite pêche, peau de pêche qui doit être si douce sous les doigts.
Je m’emballe. Je mériterais que vous me gifliez. Je ne prends pas grand risque en vous proposant cela. Vos mains ne pourraient pas faire grand mal. Elles sont si délicates. Dix doigts, j’ai bien compté, longs, fins, à faire du piano, à laisser glisser sur une joue, pas pour frapper, pas pour griffer, pas pour gifler, juste pour caresser.
Vous ne me giflerez donc pas si je poursuis. Si je laisse votre poitrine à l’abri, et descends doucement, lentement, vers vos jambes.
Truffaut aimait les jambes des femmes. C’était disait-il des compas qui donnent aux mondes son équilibre. Qu’aurait-il dit des vôtres ? Il aurait cessé de regarder les autres. Il en aurait fait un film. 1 h 30 sur elles, 1 h 30 en gros plan, 1 h 30 sur grand écran pour sublimer ce qui est déjà sublime. Comme votre chevelure elles n’en finissent pas, elles conduisent jusqu'au bout de vous. Élancés elles vous lanceront sur n’importe quel chemin que vous jugerez bon quand vous en aurez assez du cinéma que je vous fais subir. Ne partez pas tout de suite j’ai presque fini.
Je finirais donc par vos pieds, mais je n’en dirais rien de plus, sinon qu’ils sont en parfaite harmonie avec le reste de votre anatomie. Je me recule. Je cherche à avoir une vision d’ensemble. Je veux assembler toutes les pièces. Chacun des détails prend sa place dans le tableau. Chaque détail prend toute sa valeur au milieu des autres. Vous êtes belle.
J’aurais dû commencer par cela. J’aurais gagné du temps.
Emportée par la fatigue, elle sombra dans le sommeil. Les feuilles lui glissèrent des mains avant qu’elle n’ait lu les dernières phrases.
Marc sonna. Claire vint lui ouvrir, elle laissa la porte ouverte derrière elle et retourna au salon sans répondre au bonjour de Marc. Il entra. Il était déjà étranger dans cet appartement. Ses livres étaient dans des cartons alignés dans le couloir de l’entrée.
Marc avait attendu quelques jours après le mariage de son frère pour appeler Claire.
— Tu peux venir chercher tes affaires quand tu veux, lui avait-elle dit quand il lui avait demandé ce qu’elle voulait qu’il fasse.
Le “tu” l’avait atteint en plein coeur, en plein ventre, le laissant KO debout, le téléphone à la main dans le salon de ses parents. Depuis qu’ils se connaissaient, c’était la première fois qu’elle tutoyait. Il en aurait pleuré si sa mère n’était pas là à le dévisager. Il ne voulut pas lui parler et retourna dans sa chambre. N’en sortant que pour le dîner.
Claire lisait assise sur le canapé. Elle s’absorbait dans son livre, et évitait de regarder Marc. Il entra dans la chambre, ouvrit les placards, les tiroirs et récupéra ses chemises, tee-shirt, pantalons chaussettes, caleçons, qu’il jetait dans un grand sac de toile, sans prendre le soin de les ranger, qu’importe s’ils étaient froissés, en boule, il voulait en finir avec cette corvée. Il voulait partir, vite avant de tomber en larmes devant Claire, de se traîner à genoux pour implorer son pardon. En jetant un dernier coup d’oeil sur la chambre, il remarqua que le livre qu’il lisait était toujours sur la table de nuit. Il ne le prit pas.
Dans le salon Claire n’avait pas bougé. Il lui dit qu’il reviendrait chercher les cartons un autre jour. Elle lui demanda de faire vite, qu’ils la gênaient. Il lui promit de faire au plus vite. Woodstock le suivit jusqu'à la porte. Marc ne s’autorisa pas à le caresser. Il tira la porte derrière lui en laissant sa clef sur le guéridon de l’entrée.
Claire reposa son livre. Elle n’avait pas lu un seul mot. Dans la chambre elle fit le tour des tiroirs vides, de la place retrouvée dans les placards. Elle vit la clef sur le guéridon et donna un coup de pied rageur dans un des cartons de l’entrée.
Liz la secoua et la tira du sommeil. Woodstock quitta ses genoux. Ils s’étaient endormis dans l’ancien bureau, sur le fauteuil en cuir fatigué. Liz engueula sa soeur. Elle n’était pas raisonnable de passer la nuit dans un fauteuil, dans son état. Sa place était dans un lit.
Depuis la rupture Liz prenait soin de sa soeur. Elle l’avait recueilli quand elle était arrivée en larme du mariage de Stéphane. Elle avait passé la nuit a la consoler, la prenant dans es bras, lui disant des choses gentilles, lui mentant en lui disant qu’elle ne la dérangeait pas alors que son amie du moment attendait dans la chambre. Claire s’était endormie vers 4 heures, sur le canapé. Elle ne vit pas l’amante de sa soeur s’éclipser sur la pointe des pieds au petit matin.
Liz avait pris les choses en main pour que Claire ne s’enfonce pas. Elle l’avait entraîné dans des soirées, des concerts, des dîners tant que son état le lui permettait. Elle avait commencé les travaux dans le bureau, démontant la bibliothèque rangeant les livres, transportant, déplaçant, suant, s’épuisant, jurant.
Liz venait chaque matin, apportant croissant et pain frais. Elle restait avec sa soeur pour le petit déjeuner pour être sûre qu’elle voyait au moins une personne dans la journée depuis qu’elle n’allait plus au cabinet. A chaque fois elle trouvait Claire déjà debout. Elle mentait en disant qu’elle allait bien, qu’elle dormait bien. Elle plaquait un sourire de circonstance pour éviter les questions, les reproches, les gros yeux de Liz. Les mêmes gros yeux qu’elle évitait le soir venu, quand sa soeur repassait pour vérifier qu’elle avait dîné, qu’elle se reposait, qu’elle prenait soin d’elle.
Elle ne pu pas éviter la colère de sa soeur ce matin. Elle n'écouta pas tout ce qu’elle lui dit. A son ton elle savait que ce n’était pas des louanges. Claire s’en contre fichait. Elle avait l’habitude depuis plusieurs semaines d’entendre sa soeur jouer à la maman avec elle. Elle faisait le dos rond, disait oui à tout, et attendait de se retrouver seule pour ne rien faire de ce qu’elle avait promis.
— Puisque c’est comme ça, je m’installe chez toi.
Claire se figeat. Elle ne s’attendait pas à cette réaction de sa soeur. Elle voulut la dissuader, lui disant qu’elle s’en sortait très bien seule, qu’elle n’avait pas la place, que Liz avait sa vie à vivre, son boulot, ses problèmes. Rien n’y fit. Le soir Liz débarquait avec ses valises.
— C’est ça ou je demande à maman de venir te chercher et de te ramener à la maison, dit-elle en préparant le dîner.
Claire capitula de bonne grâce. Mieux valait accueillir Liz qu’aller chez sa mère. Elles trouvèrent leur équilibre à tâtons. Liz dormit les premières nuits sur le canapé, avant que Claire arrive à la convaincre de partager son lit. Liz préparait les repas, Claire se chargeait d’un peu de ménage, et lisait assise sur le canapé en attendant le retour de sa soeur, s’aventurant parfois dans la rue, jusqu’à la boulangerie, à la presse, dans le square où, emmitouflée dans un grand manteau elle regardait les gens passer, les bras chargés de cadeau pour Noël.
Petit à petit Claire reprit le dessus, elle ne pleurait plus en écoutant Paolo Conte l’après-midi. Elle mettait n'importe quel disque et pensait à Marc. Elle se demandait si lui aussi écoutait le chanteur italien. Il lui avait dit un jour, que quand il n’avait pas le moral il se laisser bercer par les chansons qui parlaient de la nostalgie d’une époque que l’on à pas connu, la nostalgie des smokings blancs dans les soirées au casino, le goût des cocktails multicolores et des dames en robes longues. Il avait ajouté qu’en fait il ne comprenait pas les paroles, mais qu’il imaginait que la voix rocailleuse du napolitain chantait ce genre d’histoire. Paolo ne la faisait plus pleurer, elle passait des nuits complètes dans son lit, mangeait avec appétit, elle se remit à rire aux blagues de sa soeur.
Le soir de Noël, le dernier que Claire passerait sans enfant, Liz prépara un dîner spécial. Claire aurait voulu rester seule avec sa soeur, mais Liz demanda à inviter une amie, son amie. Claire ne voulut pas dire non. À contrecœur elle partagerait Liz. Quand on sonna Claire alla ouvrir, Liz, habillé en mère Noël sexy, robe rouge à bretelle et bordure de fausse fourrure blanche lui arrivant bien au-dessus du genou et décolleté lui mettant en valeur sa poitrine finissait de préparer le repas. Zoé lui tendit une bouteille de champagne entourée de bolduc. Claire aurait pu jouer la surprise, mais elle se doutait depuis un moment qu’il y avait quelque chose entre Liz et Zoé. Elle embrassa sa secrétaire et belle soeur du moment, en se demandant si dans quelques mois, quand Liz la laisserait tomber, les rapports professionnels qu’elle entretenait avec elle en pâtiraient. Elle chassa cette idée. Ce soir c’était fête.
Le dîner simple, mais bon fut avalé dans une ambiance détendue, joyeuse, émaillée de rires. Claire s’autorisa, avec l’accord de Liz, un verre de vin. Elle le savoura en le faisant durer le plus longtemps possible. Minuit sonna au clocher voisin. Claire et Liz s’échangèrent des cadeaux. Liz fut émue en découvrant l’un carnet à dessin de sa mère, celui qui portait son nom. Elle le feuilleta en montrant à Zoé les portraits d’elle enfant, commentant le talent de sa mère. Claire avait aussi fait encadrer un portrait de leur père. Elle avait piqué l’idée à Marc. Elle trouvait normal que sa soeur ait aussi chez elle un dessin de son père. Elle avait choisi une aquarelle le montrant assis à son bureau, remplissant une ordonnance ou complétant un dossier.
Liz demanda la permission de découcher et s’en alla avec Zoé à son bras, gardant sa tenue provocante pour descendre dans la rue. Claire les regarda partir par la fenêtre, elle leur adressa un geste de la main.
Avant de se coucher, elle eut envie de téléphoner à Marc. Elle se retint à cause de l’heure, et parce qu’elle ne savait pas ce qu’elle aurait pu lui dire.
Woodstock sauta sur le lit, tirant Claire du sommeil. En consultant le réveil, elle se rendit compte qu’il était déjà 11 heures. Elle se leva dans l’appartement vide. Sa soeur lui manquait. Marc aussi.
jeudi 25 février 2010
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