Monique babillait au-dessus du berceau. Claude s’était appuyé contre la fenêtre. Il avait embrassé Claire en rentrant dans la chambre, s’était penché sur sa petite fille, mais ne l’avait pas touché. Claire lui sourit. Elle pensa à Marc, elle n’avait jamais remarqué à quel point ces deux-là se ressemblaient. Monique prit le bébé dans ses bras et s’assit dans le fauteuil en skaï à côté du lit de Claire. La grand-mère vivait un des plus beaux moments de sa vie, et virait gâteuse. Elle s'imaginait déjà préparant tartes et gâteaux pour sa petite fille. Elle se voyait partir en promenade dans les sous-bois, l’accompagnant au cirque, au Guignol, à la plage. Claude ne disait rien, comme à son habitude en présence de sa femme. Claire regarda ses mains. Elle pensa qu’il avait peut-être peur de prendre ce petit bout dans ces grosses mains de boucher. Ces mains qui avaient tranché, dépecées, détaillées, désossées, portées des quartiers de viandes. Claire voulut lui dire que c’était aussi des mains d’artiste, des mains délicates qui savaient faire naître des saucisses, faire glisser la chair dans les boyaux avec attention, qui savaient créer des chapelets beaux à faire saliver. Elle voulut retrouver tous les mots de Marc pour le rassurer.
Claude regardait sa petite fille dans les bras de sa femme. Il sentit son ventre se nouer. Il déglutit. Sera un peu plus fort le rebord de la fenêtre, ses articulations blanchirent, ses veines gonflèrent. Il croisa le regard de Claire. Elle lui souriait. Il la trouva magnifique.
— Où est Marc, demanda-t-il ?
Marc s’ennuyait lors de cette réunion. Il comptait le nombre de fois que Karine disait “J’veux dire”. Il en était déjà à 47 en moins d’une demi-heure. Sur cette base-là, il paria pour un nouveau record de l’heure. Il ne savait même pas quel était le sujet de la discussion. Il s’en foutait. Il gardait un oeil sur le pendule. A 15 heures, il se lèverait et prendrait congé, quel que soit l’état d'avancement du débat. Il se souleva de sa chaise pour attraper un petit gâteau, ajouta un “J’veux dire” à son décompte. 50. Il sentit son téléphone vibrer dans sa poche. Il s’excusa pour l’interruption, il regarda l’écran.
— C’est Claire, dit-il surpris par sa découverte.
— Et beh, décroche idiot, dit Lucie.
Marc quitta la pièce et répondit.
— Viens, vite, hurla Claire.
— Quoi ?
— Le bébé, c’est le moment, viens.
Marc raccrocha et resta interdit devant la porte du bureau. Lucie le trouva la main suspendue au dessus de la poignée, figé, statufié.
— Alors, qu’est-ce qui se passe ?
— C’est le bébé.
— Quoi le bébé ?
— Il arrive. Elle veut que je vienne.
Lucie lui donna un coup sur l’épaule avec le revers de la main. Marc n’arriva pas à dire “aïe”. Lucie renouvela l’opération, un peu plus fort pour le faire réagir.
— Qu’est-ce que tu attends, va la rejoindre.
— Tu crois ?
— T’es vraiment un con, elle vient de t’appeler. Bouge ton cul, et va la rejoindre, merde.
— Enfin, c’est clair, j’veux dire, elle veut que tu sois avec elle.
51 pensa Marc. Il partit en courant dans les couloirs, avant de réaliser qu’il avait oublié ses clefs, son manteau, ses papiers, tout. Lucie, Karine et Félix le regardèrent repasser devant eux affolé, fouillant dans son tiroir, faisant tomber un gobelet de café, fort heureusement vide. Ayant toutes ses affaires il repartit, stoppa sur le pas de la porte. Se tourna vers ses collègues, un large sourire aux lèvres.
— Je vais être papa.
— Fous le camp.
— Dépêche-toi.
— J’veux dire c’est pas le moment de faire l’idiot.
— 52.
Claire était déjà au bas de son immeuble quand Marc arriva en trombe, se garant en double file, se foutant des coups de klaxon. Il embarqua la valise dans le coffre, ouvrit la portière à Claire, l’aida à s’asseoir, et reprit le volant.
Il pesta dans les bouchons. La pluie paralysait toujours la ville. Il vivait au milieu de gens incapables de conduire sous la pluie. Il s’énerva, tapa sur le volant. Claire lui passa la main sur la joue.
— Ce n’est pas la peine de s’énerver, tout va bien se passer. J’aime bien votre barbe.
Marc se tourna vers Claire. Il se rendit compte qu’il ne lui avait pas parlé depuis des mois, qu’il ne lui avait rien dit en la récupérant chez elle. Il l’avait chargé et était parti sur les chapeaux de roues sans lui dire ne serait ce que bonjour. Elle venait de le toucher, de lui parler, de lui redire vous.
— Après un deuil, chez les juifs, les hommes ne se rasent pas pendant un mois.
— Vous avez eu un deuil. Qui est mort ? Pas quelqu’un de votre famille ? Vous ne l’auriez dit.
— Calmez vous personne n’est mort. A part nous, notre histoire. Ne faites pas cette tête, je sais que c’est cucul. En réalité à force de camper à droite et à gauche, j’ai développé ce côté un peu rustique.
Ils avançaient dans les rues engorgées. Entre deux contractions ils se parlaient comme avant. Comme si rien ne s’était passé, comme si depuis quatre mois ils n’étaient pas redevenus deux étrangers. Ils ne se parlèrent pas de ce qu’ils avaient fait pendant ce laps de temps. S’il devait y avoir un plus tard, ils le gardaient pour ce moment là.
Claire appela Liz et tomba une nouvelle fois sur son répondeur.
— Liz, je suis en route pour la clinique. Je suis avec Marc. Comme tu dois t’en douter, j’ai essayé de t’appeler plusieurs fois. Tu as intérêt à avoir une bonne excuse pour ne pas répondre. J’espère que tu n’es pas juste en train de t’envoyer en l’air avec Zoé.
Marc manqua de percuter la voiture de devant.
— Liz et Zoé ?
— Oui.
— Je m’en doutais.
— Roulez c’est vert.
Ils arrivèrent à la clinique sans avoir d’accident. Ce qui était un exploit au vue des circonstances. Marc confia Claire à une infirmière et alla se garer. Il courut sous la pluie, et arriva dégoulinant dans le hall d’entrée. Il s’enquit de la mère de son futur bébé. Il se perdit deux fois dans les couloirs avant de la retrouver. Une sage-femme lui demanda s’il voulait assister à la naissance, ne comprenant pas la question il répondit oui. Il fut pris en charge par la sage femme qui l’équipa de pied et cap, le transformant en bonhomme bleu portant choucroute.
Claire était en salle d’accouchement quand il la retrouva. Tout allait trop vite pour qu’il puisse bien comprendre ce qui lui arrivait. Il entendit des cris, des ordres, une machine qui faisait bip. Il pensa aux Monty Python, et éclata de rire. Claire se vengea de son hilarité en accentuant la pression déjà forte qu’elle exerçait sur sa main. Un rire dérailla dans la gorge de Marc. Il venait de perdre l’usage de sa main gauche. Pour un gaucher c’était handicapant. Il n’eut pas le temps de s’apitoyer sur son nouveau statut d’éclopé, la sage-femme lui présentait sa fille, et une paire de ciseaux pour qu’il coupe le cordon ombilical. Il dut décider si le faisait avec sa main droite qui avait peu de pratique, ou avec sa main gauche dont tous les os étaient broyés. Il surmonta sa douleur et donna le coup de ciseau le plus émouvant de sa vie.
Pendant que Claire était conduite à sa chambre, il appela tout le répertoire de son téléphone portable. Monique pleura, Stéphane le félicita, Eric le chambra, Lucie rigola, Liz hurla de joie, Françoise resta sans voix, Pepette l'engueula parce qu’il venait de le réveiller. Il eut un pincement au coeur quand il entendit “Le numéro n’est plus attribué” et se rend compte qu’il venait d’appeler sa grand-mère dont il n'avait pas encore trouvé le courage d’effacer le numéro.
Claire somnolait dans sa chambre. Marc tira les rideaux pour qu’il fasse plus sombre et qu’elle se repose. Une infirmière amena leur fille dans un petit lit transparent. Il s’accouda au-dessus d’elle et resta ainsi jusqu’à ce que Claire se réveille.
— Comment va-t-on appeler ce petit bout femme ? Surtout, ne me dites pas Buffy, Kira ou même Lorelai.
— Qu’est ce que vous pensez de Sarah, comme ma grand-mère.
— J’aime.
Marc s’allongea sur lit à côté de Claire, posant Sarah entre eux.
Marc chercha la clef de l’appartement dans le sac de Claire. Il eut envie de le renverser sur le sol pour y voir plus clair dans ce fatras. Il finit par la trouver et poussa la porte pour laisser passer Claire et Sarah. Il prit la valise qu’il avait posée sur le palier et les suivis. Claire présenta sa chambre à Sarah. Marc découvrit lui aussi les transformations qu’avait subies le bureau. Les livres avaient disparu, la pièce était claire, chaleureuse, accueillante. Un lit d’enfant était posé contre le mur, juste au dessus Claire avait accroché le portrait de son père, pour que le grand-père veille sur le sommeil de sa petite-fille.
Marc posa la valise dans la chambre. Son livre était toujours sur la table de nuit. Il avait de la compagnie, la bibliothèque avait migré dans cette pièce. Liz avait abattu un drôle de travail pensa-t-il, en se massant le deltoïde. Lors de sa visite à la clinique elle avait passé son temps à lui donner des coups de poing dans l’épaule, à la fois pour le punir d’avoir fait du mal à sa soeur, et pour le féliciter de lui avoir fait une si belle petite fille.
Claire présenta Sarah à Woodstock. Le chat regarda le petit être en penchant la tête sur le côté, et miaula en voyant Marc. Il fila vers la cuisine dans l’espoir d’obtenir un morceau de thon.
Marc s’avança vers les deux femmes de sa vie, embrassa Sarah sur le front et passa sa main dans le dos de Claire. Il retrouvait avec plaisir son parfum, la douceur de sa peau, le son de sa voix. Il chassa le souvenir de leur brouille, le nom de Julie, ses fantasmes de lycéen. Il était loin de cette époque là. Il était papa.
Claire lui confia Sarah. Il s’assit sur le canapé, sa fille au creux des bras.
— Il faut lui apprendre dès à présent le goût des belles choses, dit-elle ne se dirigeant vers la chaîne. Marc se demanda si elle allait mettre Bill Evans, Chet Baker, Elle Fitzgerald ou Billie Holiday. C’est Joe Dassin qui gagna la partie. Marc n’aurait pas misé un euro sur lui, et pourtant ne fut pas surpris de l’entendre. Claire avait un sens de l’humour particulier.
Claire se mit à genoux derrière le canapé et se pencha au-dessus de Marc. Elle lui demanda s’il appréciait la musique. Il ne prit pas la peine de lui répondre. Son large sourire n’appelait pas de commentaire. Elle était contente d’elle, de sa blague, de retrouver Marc, de le voir avec Sarah. Elle eut envie d’un verre de vin. Depuis le temps que Liz l'empêchait de faire ce qu’elle voulait, maintenant qu’elle n’était plus là, elle voulait se faire plaisir. Elle en proposa un à Marc. Il l’embrassa en signe d’accord. En s’éloignant vers la cuisine Claire lui fit un bref résumé des quelques semaines de cohabitation avec Liz. La voix de Claire ne fut plus qu’un murmure indistinct quand elle entra dans la cuisine.
Marc se pencha sur Sarah, elle le regardait les yeux grands ouverts. Les yeux de sa mère.
— Tu vas rentrer dans une drôle de famille. Ta grand-mère Monique va te gaver de pâtisserie, et t’apprendre des 50 façons de faire reluire un parquet. Ton grand-père Claude ne te dira pas grand-chose, mais chaque mot sera lourd de sens, il t’apprendra peut-être à découper un boeuf entier, et plus certainement des gros mots et des chansons paillardes. Ton oncle Stéphane pourra t’initier à presque tous les sports connus. Je n’ose pas imaginer ce que tu pourras faire avec ta tante Liz, du moment qu’elle ne t’enseigne pas l’art du strip-tease, j’approuverais. Peut-être que j’arriverais à convaincre ta grand-mère Françoise à reprendre ses crayons pour faire ton portrait, et t’enseigner son art. Ta mère qui ta déjà donné ses yeux magnifiques et sa beauté, t’enseigneras la générosité, et tout ce que son père lui a transmis et qui fait d’elle une femme honnête dans le plus beau sens du terme. Quant à ton pauvre père, ce rigolo qui continue d’aller chaque matin à l’école à plus de trente ans, il fera de son mieux. Il pourra te donner le goût des bonnes choses, peut-être te transmettra-t-il son quelques-unes de ses passions. Peut-être que non.
Claire s’avança, un verre à la main, s’assit à côté de Marc, plongeât son regard dans le sien.
— Et il t’apprendra à raconter de belles histoires, dit-elle avant de l’embrasser.
vendredi 26 février 2010
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