samedi 20 février 2010

Chapitre XIX

Il aurait dû pleuvoir. Dans un film, il aurait plu. Marc serait rentré sous la pluie, rentrant la tête dans les épaules, marchant le dos voûté, portant le poids de la faute sur lui. Marc n’était pas dans un film, il le savait, il le regrettait parfois. Le ciel était clair, l’aube pointait son nez à l’horizon, un horizon clair et dégagé. Un matin d’été parfait. La journée serait chaude.
Marc poussa la porte de l’immeuble. Il aurait voulu qu’elle soit plus lourde. Il aurait voulu une porte cochère en bois, qu’il aurait dû pousser de l’épaule, pas cette porte en aluminium, légère, inexistante. Il appela l'ascenseur, attendit que les portes s’ouvrent, resta devant la cabine vide, et décida de prendre les escaliers. Il monta une à une chacune des marches, s'arrêta sur les différents paliers, réfléchissant à ce qu’il allait dire à Claire. Il rentrait chez eux après...

Julie était sur le pas de sa porte quand il sortit de l’ascenseur. Elle lui souriait. Marc se sentit ridicule avec son bouquet de fleurs. Julie s’avança vers lui. Elle avait enfilé la robe blanche qu’elle portait le jour où ils s’étaient retrouvés dans la librairie. Ses cheveux noirs tombaient sur ses épaules à peine bronzées par les premiers soleils d’été ? Elle déposa un chaste baiser sur sa joue en prenant les tristes fleurs qu’il lui tendait. Elle lui prit la main, et le fit rentrer dans son appartement.
Julie lui indiqua un fauteuil, il s’y installa. S’y laissa tomber plus qu’il ne s’y assit. Julie revint avec deux coupes de champagne. Marc l’avala d’un trait. Julie éclata de rire.
— Soit tu es devenu alcoolique, soit tu es nerveux.
— J’ai menti à Claire, dit-il en reposant sa coupe vide sur la table basse. Je lui ai dit que j’allais au repas de fin d’année au collège. C’est la première fois que je lui mens. Enfin, de cette façon.
— Pourquoi ? Tu pouvais lui dire que tu venais dîner avec moi. Je ne vois pas pourquoi tu as monté cette histoire.
Julie avait beau jouer les innocentes, Marc savait ce qu’elle avait derrière la tête en l’invitant, lui tout seul chez elle. Il devait être honnête avec lui, il savait lui aussi ce qu’il avait en tête en acceptant cette invitation. Il avait rêvé d’un tête à tête avec Julie pendant toute son année de terminale. Un rêve inaccessible à l’époque. Depuis qu’ils s’étaient retrouvés, qu’elle l’avait reconnu, qu’elle lui avait parlé, qu’elle avait rencontré Claire, qu’ils étaient devenus amis, ils avaient toujours eu en tête même très enfouie, le souvenir de ce qu’il était au lycée, de ce qu’elle était au lycée, des heures qu’il avait passé à contempler sa nuque, des soupirs qu’il poussait en la croisant dans les couloirs. Elle ne posait pas un regard sur lui, il n’existait pas, il n’était rien. Ce soir, le lycéen prenait sa revanche. Si Marc pensait à Claire, le lycéen s’en foutait. Il voulait boire du champagne, se laisser glisser lentement dans cette soirée dont il avait tant rêvé, dont il avait tant fantasmé.
Julie versa une nouvelle coupe de champagne. Marc se retint de l’engloutir de nouveau comme la première. Il en but une gorgée avant d’attraper un petit four. Un très bon petit four. Julie le regardait amusée par sa nervosité.
— Tu es calmé maintenant, lui demanda-t-elle, en faisant tourner entre ses doigts le pied de sa coupe ?
Il ne répondit que d’un hochement de tête, la bouche pleine de ce canapé au fromage et au cumin. Il mentit. Son coeur battait à tout rompre dans sa poitrine. Il avait peur que Julie ne remarque les mouvements de sa poitrine sous sa chemise. Une pensée horrible traversa son esprit. Et si tout cela était une vaste blague. Si cette soirée était un moyen de se moquer de lui. Tous ces mois pendant lesquels ils avaient tous les deux renoué les liens d’une amitié qui n’existaient pas, tous ces rendez-vous avec Julie, tous ces moments où ils avaient évoqué le bon vieux temps, si tout cela n’avait été qu’un long travail d’approche pour le conduire à ce moment-là. Cette soirée-là. Il s’attendait à voir toute la vraie bande d’amis de Julie sortir de la cuisine, la chambre, pour le pointer du doigt quand il tenterait d’embrasser la belle et qu’elle se reculerait en lui lâchant un dédaigneux « Mais pour qui tu te prends. Loser, un jour, loser toujours. »
Julie le tira de ses pensées en posant la main sur son épaule. Il n’avait pas remarqué qu’elle s’était levée. Elle l’invitait à passer à table. Il prit sa coupe et la vida, avant de suivre Julie.
Elle avait dressé une jolie. Toute simple, mais élégante, quelques fleurs dans un vase, une bougie, des serviettes blanches, de la porcelaine finement décorée. Elle avait toujours eu du goût. Il le lui fit remarquer. Elle eut un petit sourire, et s'éclipsa en cuisine. Marc la vit revenir avec deux assiettes. Elle en déposa une devant lui, et s’installa avec la sienne en face de lui.
— Noix de Saint-Jacques marinée, et salade de cresson au pamplemousse, annonça-t-elle.
— C’est toi qui as fait ça ?
— Ce soir, j’ai tout fait moi même, dit-elle, un brin de fierté dans la voix.
Marc dégusta son plat avec bonheur. Du goût aussi en matière de cuisine se dit-il. Ce qui suivit était tout aussi bon. Émincé de canard au miel et épices, accompagné d’une purée de patates douces aux jus. Pour finir une mini tarte au citron meringué, légère comme un songe. Pour faire glisser tout cela, Julie avait ouvert un Sancerre blanc. Que du bonheur.
Marc reposa sa serviette sur la table. Il fallait qu’il parte. Il était encore temps de partir. Jusque-là, en dehors du mensonge qu’il avait servi à Claire, il n’avait rien fait de mal. Juste partagé un bon dîner avec une ancienne camarade de classe. Il fit mine de se lever.
— Attends, reste assis, où va t’installer dans le salon, j’ai des trucs à te montrer, lui dit-elle en se levant de table, faisant tomber sa serviette sur le sol. Marc la ramassa, avant de reprendre sa place dans le fauteuil du salon. Julie revint avec un album photo.
— Regarde ce que j’ai retrouvé en faisant du rangement.
Elle vint s'asseoir sur l’accoudoir du fauteuil de Marc et ouvrit l’album sous ses yeux. Marc découvrit les photos de leur voyage de classe à Paris. Les photos de sa classe de terminale. Les photos de lui ado.
— Tu ne trouves pas ça amusant de se revoir avec 15 ans de moins ?
Non, il ne trouvait pas amusant de revoir son visage mangé, dévoré par ses lunettes et les boutons. Non il ne trouvait pas amusant de la revoir, elle, riant aux éclats au bras de... il avait oublié le nom de son petit copain de l’époque, un grand blond, surfeur et tête de classe. Pourquoi est-ce qu’elle lui mettait ses clichés sous les yeux ? C’était un prélude à l’arrivée du reste de la bande de l’époque.
— On a bien changé, dit-elle.
Il sentit son parfum, ses cheveux lui effleurer la joue, son bras nu contre le sien. Il la senti contre lui, glissant de l’accoudoir, tout doucement se rapprochant. Il voulut dire quelque chose d’intelligent. Quelque chose de spirituel. Pourquoi n’arrivait-il pas à l’être avec elle ? Pourquoi se retrouvait-il dans le même état que le lycéen binoclard de la photo ? Il sentit la main de Julie se poser sur la sienne quand il voulut refermer l’album. Il tourna la tête. Sarah était à quelques millimètres de lui. Il sentait son souffle sur ses joues. Elle glissa encore un peu. L’album tomba sur le sol on moment où ils s’embrassèrent.
Marc ouvrit les yeux. Il lui fallut un moment avant de réaliser où il se trouvait. Pas dans son lit. Le corps nu qu’éclairaient les premières timides lueurs du jour n’était pas celui de Claire. Julie. Son cerveau se mit à tourner à toute vitesse. Il était chez Julie. Il avait passé la nuit chez Julie. Il avait couché avec Julie. Il sauta hors du lit. Attrapa ses vêtements éparpillés sur le sol. S’habilla en vitesse. Julie émit quelques grognements, bougea un peu, remonta le drap sur elle. Il se figea en la regardant faire. Il avait fait une belle connerie.
Il quitta l’appartement, descendit les cinq volées de marches. Sortit dans la rue, et eut une envie de hurler.

Marc glissa tout doucement la clef dans la serrure. Pas un bruit dans l’appartement. Il entrouvrit la porte de la chambre. Claire dormait. Il n’eut pas le courage d’aller se glisser dans le lit à ses côtés. Il n’en avait plus le droit après ce qu’il avait fait cette nuit. Il était coupable. Il ne fuirait pas devant ses responsabilités. Il avait été faible. Il fallait qu’il assume. Il se préparait à tout dire à Claire quand elle se lèverait. Il affronterait sa réaction. Quelle qu’elle soit.
Il s'effondra dans le canapé. Il ne s’autorisa pas le droit de caresser Woodstock. Ce n’était plus son chat. Sur la table basse, il remarqua une feuille de papier pliée en deux et posée en équilibre. Un gros « surprise » y était inscrit au feutre rouge. Il la souleva et découvrit dessous un bâtonnet de plastique bleu et blanc. Il fut parcouru d’un frisson. Il attrapa l’objet, et lut dans une petite fenêtre il découvrit une petite croix bleue.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire