— Tu as une sale gueule.
— Bonjours d’abord, peut-être.
— Bonjour Marc, tu as une sale gueule.
Marc venait juste de s’installer à table, fatigué par la matinée, et par la nuit blanche qu’il venait de passer. Il aurait voulu déjeuner en silence, dans le relatif calme de la salle à manger des profs, entre les discussions passionnantes sur le week-end, les résultats sportifs, et les élèves insupportables et le bruit qui venait de la salle à manger des élèves d’à côté. Pas l’idéal, mais dans un établissement scolaire le bruit est pressent du soir au matin, alors le moindre semblant de tranquillité était un bien précieux. Marc fut donc d’autant plus contrarié de voir arriver Eric.
Il aimait bien Eric, son exubérance, son excentricité, son côté chien fou, ado attardé, qui étaient très amusant, voire même souvent très drôle, même si Marc n’était pas dupe et savait que cela cachait bien d’autres choses, dont une certaine mélancolie qui transparaissait, affleurait parfois dans son regard, quand la fatigue se faisait sentir en fin de journée. Petit nuage noir qu’il chassait promptement avec une pirouette. En temps normal il appréciait la bonne humeur communicative qui parvenait à le remonter . Ce jour-là, il aurait juste voulu rester seul, avaler sa pitance, et retourner bosser jusqu’au soir. Lucie avait bien compris l’état d’esprit de son collègue, et n’avait assuré que le strict minimum en le rejoignant à table quelques minutes plus tôt. L’arrivée d’Eric fut perçue comme une intrusion dans son espace.
— J’ai peu dormi cette nuit, ceci explique peut-être cela.
— Je vois. Tu sais, pour éviter d’avoir l’air d’un zombie, tes parties de jambes en l’air avec Claire, pratique-les le samedi soir, ou au pire pendant le dimanche après-midi, mais pas quand tu bosses le lendemain. En même temps, si tu n’as pas dormi de la nuit, madame doit avoir un sérieux appétit.
— T’es lourd Eric, intervint Lucie, sentant que Marc pouvait perdre son calme légendaire.
— Laisse Lucie, il faut comprendre notre ami, il espère vivre par procuration à travers moi, il aime à m’imaginer en bête de sexe. Et bien au risque de te décevoir, si je me suis endormi à 4 heures du matin, ne m’octroyant que deux heures de sommeil, c’est parce que nous avons passé la nuit à parler.
Exceptionnellement Claire ne conduisait pas. Il eut été difficile pour elle de prendre le volant, Marc lui avait noué un bandeau sur les yeux avant de la faire monter dans la voiture. Il avait mis un disque de Sinatra, et avait roulé hors de la ville. Claire lui posait des questions sur leur destination. Marc refusait d’y répondre par autre chose que : « Surprise ».
Ils roulèrent une petite demi-heure avant d’arriver devant l'hôtel miteux dans lequel un an plus tôt Marc aurait dû passer la nuit, s’il n’avait pas piqué une crise au mariage de son cousin, n’était pas parti en claquant virtuellement la porte, et que Claire ne lui avait couru après, pieds nus, pour en savoir plus sur ce type que se permettait d’insulter une petite vieille devant une centaine de personnes réunit pour célébrer le bonheur d’un nouveau couple. Marc aida Claire à descendre, et lui ôta son bandeau pour qu’elle découvre la façade défraîchie de ce qui portait abusivement le nom d’hôtel.
— S’il vous plaît, dites-moi que vous n’avez pas réservé une chambre.
— Même pour vous faire une sale blague je n’aurais jamais fait ça, j’ai juste eu envie de commencer le pèlerinage par l’endroit où la première fois nous avons partagé une chambre.
— Presque partagé, je suis restée sur le pas de la porte. Et qu’est-ce que c’est que ce pèlerinage ?
— C’est notre anniversaire. Il y a un an, à quelques heures près nos routes se croisaient. Allez, remontez en voiture, une table nous attend. Je vous promets que cette fois-ci je ne ferais pas d’esclandre.
Ils dînèrent, assez mal, dans le restaurant qui avait accueilli la noce, un an plus tôt. Ils avaient oublié combien la décoration était ringarde, et la nourriture médiocre. Ce n’était pas le plus important. S’ils voulaient bien dîner, il y avait une longue liste d’établissement capable de convenir à leurs besoins. Cette salle, même s’il n’y avait qu’une dizaine de personnes, et pas une centaine d’invités bruyants, c’était le lieu qui avait permis leur rencontre. Un haut lieu symbolique.
Claire résista à l’envie de retirer ses chaussures et de courir jusqu'à la voiture. Elle gardait le souvenir des graviers lui rentrant dans la plante des pieds, sensation peu agréable. Ayant déjà fait une entorse à la reconstitution, elle s’installa au volant. La nuit tombait, Marc n’aimait déjà pas conduire avec un passager, alors moins de nuit.
— Mon père faisait des saucisses, dit-il.
— Je crois que je connais l’histoire.
— Les belles histoires méritent d’être réentendues.
Marc essaya de retrouver les mots qu’il avait employés la première fois qu’il lui avait parlé de son père, et de sa façon artistique de faire des saucisses. Il songea qu’un jour il faudrait qu’il dise à son père de qu’il pensait de son talent. Peut-être lui écrirait-il. Il trouva que c’était une bonne idée, et en fit part à Claire qui approuva.
— Profite du temps qu’il te reste avec lui pour lui dire tout ça, pour qu’il sache ce que tu penses de lui. Que tu es fier de lui !
Il se mit à pleuvoir quand ils entrèrent en ville. Un dimanche soir banal, les rues vides, les lampadaires qui se reflètent dans les flaques se formant sur les trottoirs. Quelques passants égarés. Marc et Claire commentaient le spectacle qui leur apparaissait derrière le mouvement régulier des essuies glaces. Ils aimaient cette ville. Ils aimaient cette ambiance.
Claire se gara au bas de l’immeuble. Ils descendirent et restèrent un moment sur le trottoir, la pluie imbibait leurs vêtements, collait leurs cheveux sur leur front, coulait le long de leurs joues. Ils s’en foutaient. Ils s’embrassèrent sous les torrents d’eau qui les détrempaient.
— Ça ne s’est pas passé comme ça la dernière fois.
— Ça aurait dû. Il aurait dû pleuvoir, et j’aurais dû vous embrasser sous la pluie. Ça aurait fait comme dans une scène d’un film des années 50.
— Et j’aurais été Ava Gardner, comtesse aux pieds nus.
Claire prit son Humphrey Bogart par la main et l'entraîna dans son appartement. Elle le lui fit visiter comme si c’était la première fois. Lui expliqua de nouveau que c’était celui de ses parents avant qu’ils ne partent s'installer à la campagne. Qu’ils l’avaient gardé, loué, et que quand elle était revenue en ville, il lui avait donné. Marc lui demanda de lui parler de son père. Claire lui raconta des histoires qu’il connaissait déjà tout en se changeant. Il l’écoutait comme si c’était la première fois qu’il les entendait. Il la regarda se dénuder, détailla son anatomie, se demanda si un jour il se lassera de la voir nue, ou habillée. S’habillant ou se déshabillant.
Claire fit du café pendant que Marc à son tour passait sous la douche pour se réchauffer après leur passage romantique sous la pluie. Woodstock se manifesta par un miaulement. Il voulait lui aussi faire parti de la fête d’anniversaire. N’avait-il pas contribué à leur rapprochement, lent rapprochement, en adoptant Marc sans round d’observation, devinant que c’était un homme bon, généreux, ouvert, qui saurait rendre sa maîtresse heureuse, et s’occuper de lui en lui donnant du thon quand il faisait la cuisine.
Marc résista à l’envie de venir s’asseoir à côté de Claire, et s’installa de l’autre côté de la table. Il but une gorgée de café en faisant la grimace. Comment avait-il pu boire autant de café lors de cette nuit, lui qui n’aimait pas ça ? Il repoussa la tasse devant lui.
— Si vous ne jouez pas le jeu, ce n’est pas drôle.
— Vous savez que je n’aime pas le café.
— Vous me l’avez dit, il y a un an, tout juste, et vous avez bu presqu’un litre.
— Je voulais rester le plus longtemps éveillé, faire durer la nuit, rester avec vous, vous découvrir.
— Vous ne m’avez pas découvert, je me suis dévoilée.
— Le résultat a été le même, et en fin de compte, c’est tout ce qui compte.
Claire posa sa main sur la sienne. Il ne la retira pas. Ils ne pouvaient pas revivre tout comme leur première fois. Malgré leur mise en scène, malgré leurs efforts, une première fois, ça ne peut pas se reproduire. Il ne pouvait que retrouver l’écho de cette nuit, l’ombre portée d’un souvenir magnifique. Et quand bien même ce ne serait que l’illusion de cette nuit, pourquoi n’auraient-ils pas joué le jeu, pourquoi n’auraient-ils pas entretenu cette illusion ?
Ils passèrent au salon, Claire s’installa dans le canapé, Marc remplit deux verres de whisky, y fit tomber des glaçons, et la rejoignit.
— Vous croyez que nous tiendrons toute la nuit, lui demanda-t-elle ?
— Peut-être que nous allons nous effondrer sur ce canapé, vaincu par la fatigue avant minuit. Nous sommes peut-être trop vieux pour ce genre bêtises
— Parlez pour vous, je suis bien plus jeune que vous, je peux encore passer des nuits blanches.
— Et minuit n’est que dans un quart d’heure, si nous n’y arrivons pas, c’est que nous sommes vraiment deux vieux croulants.
Claire s’allongea, glissa un cousin sous sa tête, et posa ses jambes sur les genoux de Marc. Ils sirotaient leur whisky en discutant de choses et d’autres. Ils revisitaient des souvenirs communs, évitaient de trop parler du futur, relisaient leur passé, et profiter de la douceur de leur présent. Marc faisait glisser ses doigts le long des tibias de Claire, caressait ses chevilles nues. Elle frissonnait en sentant les ongles de Marc lui griffer doucement la peau.
Ils regardaient l'heure tourner. La nuit s’avancer. Ils restaient tous deux sur le canapé, savourant les saveurs d’un moment pas tout à fait identique à celui qu’ils avaient voulu recréer, mais aussi plus agréable. Claire parlait de son père sans le poids sur son ventre qui lui faisait trembler la voix l’année précédente. Marc ne pensait plus à son ex, et à ses déboires amoureux. Ils avaient trouvé l’un avec l’autre un équilibre, une sérénité. Ils auraient pu rester là toute la nuit.
Marc fit glisser les jambes de Claire, et se leva. Deux heures sonnaient au clocher lointain. Il quitta le salon, alla dans le bureau et revint avec un paquet-cadeau qu’il tendit à Claire. Elle se redressa et arracha le papier multicolore. Elle embrassa Marc en découvrant ce qu’il cachait. Une larme coula le long de sa joue, qu’elle essuya d’un revers de la main.
Marc avait fait encadrer un des plus beaux portraits que la mère de Claire avait réalisé de son mari. A la mine de plomb, elle l’avait croqué sur son fauteuil de cuir défraîchi, un livre posé sur les genoux, sa main posée sur l’accoudoir tenant par la branche ses lunettes pendantes, les yeux regardant au loin, dans le vague, réfléchissant ou rêvant éveillé. Il devait avoir une cinquantaine d’années, des rides avait fleuri au coin de ses yeux, son visage était celui d’un sage, d’un homme qui sait qu’il a franchi le mitan de sa vie, et qui se demande ce qu’il lui reste à vivre, ce qui lui reste à découvrir. Il n’en tire aucune rancoeur. Il est apaisé.
Claire s’excusa de ne pas avoir de cadeau pour Marc. Marc était heureux de lui avoir fait tant plaisir, et lui dit il cela valait tous les cadeaux. Elle l’embrassa encore et encore pour le remercier. Elle accrocha de suite le cadre dans son bureau, à côté de la fenêtre, juste au-dessus du plan de travail.
Ils discutèrent encore deux heures. Elle lui parla de son premier petit ami, Igor, un joueur de clarinette boutonneux, qui avait tenté de lui dégrafer son soutien-gorge par-dessus son chemisier, mais qui n'avait réussi qu’à la pincer et à lui faire un bleu dans le dos. Marc évoqua une fille qu’il avait connue en terminale, à qui il n’avait jamais parlé, mais dont il pouvait décrire encore aujourd’hui les moindres détails de sa nuque tant il avait passé de temps les yeux fixés dessus.
A quatre heures, Marc s'aperçut que Claire s’était endormie pendant qu’il lui raconter encore une fois l’histoire de son aïeul fuyant les communistes dans la Russie de 1919. Il la prit dans ses bras, la déshabille et la glissa dans le lit. Il la rejoint et s'endormit en la serrant dans ses bras. Il était dans la même position quand à 6 heures di matin, quand il entendit son téléphone vibrer sur la table de chevet. La nuit avait été belle, mais courte. La journée serait longue et triste.
Marc bataillait avec sa côte de porc sèche comme un coup de trique. Il ne voulait pas parler à Eric. Il ne voulait pas lui raconter cette nuit. Il savait qu’il se moquerait de lui. Il ne lui dit que le strict minimum et replongea dans son assiette. Eric était lourd, mais pas idiot, et il l’insista pas. Peut-être était-il impressionné par la colère rentrée de Marc. Il discuta avec Lucie de choses sans importance, de celles que l’on échange pendant un repas entre collègues. Marc n’écoutait que d’une oreille distraite, n’intervenait pas, avalait en silence ses carottes insipides et son porc du même acabit. Il les quitta en leur donnant rendez-vous à plus tard.
Par la fenêtre du bureau, il regardait les lycéens fumer sur le trottoir avant de rentrer. Le repas de midi, malgré son manque de goût avait fait disparaître les restes des des saveurs boisée, caramélisée du cigare qu’il avait fumé la veille. Il prit son téléphone et appela le cabinet de Claire. Ce fut Fabienne qui lui répondit, affable en disant « Cabinet médical Brochard » et puis sèche quand il se fut présenté. Il imaginait la secrétaire et son air pincé, son collier de perles, ses tenues grises. La première fois qu’il l’avait vu, il avait imaginé sa vie, sa jeunesse sur les bancs d’une école religieuse, son mariage avec un homme qu’elle n’aimait pas mais qui était, de l’avis de ses parents, un beau parti, ses deux enfants, un garçon et une fille, qu’elle élevait dans le respect de l’autorité, de Dieu et d’une certaine idée de la France, ces deux enfants qui aujourd’hui fumaient des joints et ne venaient plus la voir qu’à reculons, pour les fêtes, son intérieur triste et aussi gris qu’elle, dans lequel, le soir venu elle retrouvait son mari, bedonnant, cachant sa calvitie en rabattant ses cheveux sur le sommet de son crâne, son mari qui dormait à côté d’elle par habitude, sans plus être ému par son corps, ce corps qu’il ne touchait plus de puis longtemps, le dernier homme à avoir touché sa peau devait être le Dr Brochard, sans qu’il n’y ai rien érotique dans ses attouchements, rien que du médical, du stérile, du froid. Il partager avec Claire ses élucubrations, ils avaient ri tristement en pensant que ce n’était peut être pas si éloigné de la vérité.
— Pouvez-vous, s’il vous plaît me passer Claire ?
— Ne quittez pas.
Il y avait dans ces trois mots tout le mépris qu’elle ressentait pour un homme qui vivait avec une femme en dehors des liens sacrés du mariage, et qui se permettait de la déranger en plein travail.
Le téléphone sonna deux fois avant que Claire ne décroche. Le “oui” qu’elle dit en prenant la communication lui remonta le moral dans l’instant. Un seul mot, une seule syllabe d’elle et il pouvait affronter le reste de la journée le coeur léger. Les heures allaient glisser sur lui, les cris d’enfant ne lui vrilleraient pas les tympans, les contraintes d’un quotidien routinier seraient des moments de plaisir.
— Je vous aime, lui dit-il, je vous aime, c’est tout.
samedi 13 février 2010
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire