— Vous pouvez vous rhabiller, Monsieur Zaffran.
Claire ôta ses gantes ne latex, les jeta dans la corbeille, et laissa son patient renfiler ses vêtements dans la salle d’examen pendant qu’elle allait remplir son dossier médical dans son bureau. Elle dévissa le stylo que lui avait offert sa mère lors du dernier Noël, et commença à noter les dernières informations sur les fiches cartonnées qu’elle utilisait, comme le faisait son père avant elle.
Claire serrait le bras de sa mère. Des vissages plus ou moins familiers défilaient devant ses yeux, prononçaient des phrases creuses, et repartaient. Claire disait merci par automatisme, mécaniquement, sans émotion. Liz trépignait à côté d’elle. Elle voulait s’enfuir, courir, s’envoler. Claire porta son regard sur la file qui ne semblait pas finir. Elle comprenait l’impatience de sa soeur. Elle ne pouvait pas partir, elle soutenait sa mère. Littéralement, elle sentait le poids de Françoise sur son bras. Patrick Brochard s’avança. Claire le reconnut. Il présenta ses condoléances, et remit une carte de visite à Claire. « Appelez-moi », dit-il avant de s’en aller.
Claire avait vu quelques fois Brochard dans le cabinet de son père ou à la maison. Les deux hommes s’étaient connus lors de leur internat. Ils partageaient une même vision de la médecine, et pendant un temps ils avaient pensé s’associer dans un cabinet. Mais le père de Claire avait quitté Bordeaux quand Liz était née, et le projet était tombé à l’eau. Ils n’avaient pour autant pas cessé de se parler au téléphone et de se voir régulièrement. Patrick faisait partie du petit cercle de médecins amis de son père. Ceux dont il disait qu’il faisait honneur à la profession, des médecins à hauteur d’homme, pas des cons prétentieux qui pensait être meilleur que leurs patients parce qu’ils avaient fait des études.
Liz partit après le déjeuner, laissant Claire avec leur mère. Françoise s’enferma dans sa chambre et dormit jusqu’au lendemain matin. Claire passa la nuit à fouiller dans les affaires de son père. Elle récupéra sa vieille sacoche dont le fermoir était cassé, et qu’il tenait fermée grâce à un tender. Elle y glissa le stéthoscope, l’appareil à tension, le marteau à réflexes. Elle ne s’avait pas si elle s’en servirait, mais voulais les garder avec elle. Elle en parla à sa mère au petit-déjeuner. Françoise approuva.
Claire resta avec sa mère quelques jours. Elles faisaient le marché le matin, allaient se promener l’après-midi, restaient en silence dans la maison le soir venu, regardant la télévision ou lisant un livre installées dans le salon. Françoise devinait que Claire s’ennuyait. Qu’elle n’oserait pas le dire. Pas plus qu’elle vivait mal de se trouver dans la maison où tout lui rappelait son père. Un matin elle lui demanda de partir. Claire ne comprit pas. Françoise lui expliqua qu’elle voulait rester seule, que Claire devait reprendre le cours de sa vie, que ce n’était pas elle la veuve, qu’elle était jeune et qu’elle ne pouvait pas s’enfermer dans cette maison triste. Claire se mit en colère contre sa mère, fit sa valise et s’en alla en claquant la porte, oubliant derrière elle la sacoche et tous les ustensiles médicaux de son père.
En rentrant, elle passa chez Liz pour récupérer Woodstock. Elle lui raconta l’altercation qu’elle venait d’avoir avec leur mère. Liz l'engueula, mettant une seconde couche à ce que lui avait déjà dit Françoise. Claire claqua la prote en quittant sa soeur.
En défaisant sa valise, elle trouva la carte de Patrick Brochard. Elle la fit tourner entre ses doigts et sans savoir pourquoi composa son numéro. Une secrétaire un peu sèche lui passa le Dr Brochard après lui avoir fait passer un interrogatoire de police.
— Claire, comme je suis content de vous entendre, j’avais peur qu’au vu des circonstances vous ne m’appeliez pas, ou même que vous jetiez ma carte. Est-ce que vous pouvez passer me voir, en fin de journée ?
Claire nota l’adresse du cabinet. Elle fit un tour dans la salle de bain. Elle avait une tête affreuse. Sa mère avait raison, elle ressemblait à une veuve italienne. Le teint gris, les yeux à moitié visage, les cheveux ternes. Elle tenta de s’arranger, enfila des vêtements qui se tenaient un peu, pour changer des pulls et pantalons informes dans lesquels elle nageait.
Claire arriva au cabinet en avance. Fabienne lui dit que les rendez-vous étaient terminés. Claire voulut partir. Cette femme avait tout du cerbère. Elle s’avança, se présenta et dit qu’elle n’était pas une patiente, même si son apparence pouvait laisser croire le contraire, et qu’elle avait un rendez-vous avec Patrick Brochard.
— Le Dr Brochard, corrigea aussitôt Fabienne.
Claire ne releva pas. Elle ne voulait pas risquer l’affrontement. Elle s’installa sur l’une des chaises de la salle d’attente, pris un magazine, et le feuilleta sans le lire. Le Dr Brochard raccompagna un patient, lui serra la main, et vint saluer Claire. Elle se leva pour lui serrer la main, Patrick lui fit la bise, comme au bon vieux temps dit-il. À la tête que faisait Fabienne, Claire comprit qu’elle désapprouvait cette familiarité.
Claire prit place dans le fauteuil que lui indiqua Patrick. Ce dernier prit place sur le second, et pas derrière son bureau. Il commença par lui demander comment elle allait, comment sa mère supportait les choses. Claire dit qu’elle allait bien, que sa mère prenait les choses du mieux qu’elle pouvait.
— Tu te souviens que ton père et moi on a pensé un moment à s’associer. Jamais ça ne s’est fait, mais quand tu as eu ton diplôme il m’a appelé, il savait que je cherchais quelqu’un pour reprendre le cabinet, alors il m’a parlé de toi.
Claire s’agita sur son fauteuil.
— Non, ne prends pas peur, je ne te propose pas de reprendre ma clientèle. Je voudrais lever le pied doucement, j’ai eu pendant un temps un associé, ça n’a pas duré, c’était un con. Enfin, c’est une autre histoire. Je dis juste ça parce qu’il y a un autre bureau de l’autre côté de la salle d’attente, si tu veux, c’est le tien.
Claire mit un moment à réagir. Elle savait que son père allait l’aider à s’installer. Elle pensait que dans les premiers temps, il lui demanderait de le remplacer quelques week-ends, où pour qu’il prenne des vacances, pas qu’il demanderait à un de ses amis de la prendre dans son cabinet. Elle dit à Patrick qu’elle était surprise par sa proposition, mais qu’elle n’avait sans doute pas les moyens financiers de rentrer dans le cabinet. Patrick balaya sa remarque d’un revers de la main, l’argent n’avait pas d’importance, ils trouveraient un moyen de s’arranger à plus ou moins long terme. Avant que Claire ne puisse réagir, il la prit par le bras, la fit traverser la salle d’attente jusqu’au second bureau.
— C’est encore un peu en désordre, lui dit-il en allumant la lumière. Depuis que je suis de nouveau tout seul, je m’en sers comme salle d’archives, et de débarras. Je te promets que si tu dis oui, je ne garerais pas plus mon vélo ici.
Claire laissa son regard courir sur la pièce. Avec un peu de ménage ça pouvait être agréable d’y travailler pensa-t-elle. Patrick lui fit visiter la salle de consultation, elle aussi un peu encombrée.
— Est-ce que mon père vous a promis de payer une partie de mon droit d’entrée, demanda Claire en fixant Patrick droit dans les yeux ?
— Je ne te mentirais pas en disant non.
— Je le savais, il n’a pas pu s’en empêcher.
— C’était ton père, c’est normal qu’il ait voulu t’aider.
— Et maintenant ? Vous allez me laisser m’associer avec vous juste pour honorer sa mémoire.
— Non, parce que j’en ai envie. Parce que je sais que tu feras un bon médecin.
Claire s’assit sur le bureau. Elle demanda combien de temps de réflexion lui laissait Patrick avant qu’il ne réclame une réponse.
— Prends tout ton temps. Rien ne presse. Si tu me dis non, je ne chercherais personne d’autre.
En rentrant chez elle, Claire appela sa mère, elle s’excusa de son attitude plus tôt, et fit part de la proposition du Dr Brochard. Françoise l'encouragea à dire oui. Liz en fit de même quand Claire lui en parla après l’avoir invitée à dîner pour se faire pardonner d’avoir claquer sa porte.
Le lendemain elle appela Patrick, et lui dit oui. Elle lui demanda à commencer le plus vite possible.Une semaine plus tard, elle s’installait au cabinet. Sa mère et Liz étaient là pour la voir accrocher sa plaque. Elles l’embrasèrent et la laissèrent voir son premier patient.
— Entrez, monsieur...?
— Monsieur Zaffran, docteur.
M. Zaffran finissait le passer son écharpe autour de son cou quand il vint la rejoindre. Il attendait devant le bureau qu’elle invite à s’asseoir sur l’un des deux fauteuils qui lui faisaient face. Claire ne le remarqua pas tout de suite. M. Zaffran s’appuyait sur l’un des dossiers, portant son manteau sur son bras. Elle releva les yeux de ses fiches, et indiqua l’un des fauteuils en s’excusant.
— Tout cela n’est pas bien grave, un vilain rhume, c’est tout.
M. Zaffran la regardait fixement. Claire l’aimait bien. C’est un petit grand-père, qui marchait à pas compté, portait en toute saison une casquette écossaise pour cacher sa calvitie, et s’excusait à chacune de ses visites de la déranger. Il hocha la tête quand elle commença à lui détailler l’ordonnance. Elle dut s’interrompre pour répondre au téléphone. Elle décrocha le combiné en s’excusant. Les manies de M. Zaffran étaient contagieuses.
— Je vous aime, lui dit la voix à l’autre bout de la ligne, voix qu’elle reconnut dans la seconde, qui pouvait lui dire ce genre de chose sans prendre la peine de se présenter.
— Je suis en consultation, répondit-elle, se sentant rougir jusqu’au bout des oreilles, je ne peux pas vous parler.
— Qu’importe, je t’aime quand même, dit Marc avant de raccrocher.
M. Zaffran souriait en regardant Claire reposer le téléphone, confuse de cette interruption.
— Pardon, où en étais-je, reprit-elle ?
— C’était votre amoureux, n’est-ce pas, osa M. Zaffran, baissant les yeux juste après ? Ce n’est pas difficile à deviner. Vous savez j’ai été jeune aussi, et amoureux. C’était il y a longtemps, très longtemps. Mais je me souviens de ce que ça fait. De comment on est. Elle s’appelait Marie. Elle avait de longs cheveux châtain, et de grands yeux verts. Elle était magnifique. On s’est marié très vite, et on l’est resté 47 ans. Jusqu’à sa mort. Un cancer des ovaires. Ça a été très rapide. On aurait fêté nos 50 ans de mariage au printemps dernier. Mais je vous embête avec mes histoires. Je ne suis pas là pour raconter ma vie. Alors, docteur, qu’est-ce que j’ai besoin de prendre pour faire tourner la machine encore un peu ?
Claire reprit son rôle de médecin. Elle tendit l’ordonnance et la feuille pour la sécu à M. Zaffran. Il lui serra la main avant de sortir du cabinet. Il remit sa casquette, salua Fabienne, la secrétaire, et dit au revoir sans se retourner en passant la porte. Claire resta sur le pas de sa porte à le regarder partir dans le soir naissant.
— C’est tout pour aujourd’hui docteur.
La voix de Fabienne tira Claire de ses pensées. Elle redescendit sur Terre, et se tourna vers la secrétaire du cabinet médical. Elle avait vingt ans de plus qu’elle, de grands yeux bleus mis en valeur par ses cheveux d’un blond très clair. Elle avait au coin des yeux quelques rides d’expression qui faisaient briller ses yeux quand elle souriait.
— Fabienne, je vous ai déjà dit de m’appeler Claire. Je sais que le docteur Brochard tiens à ce qu’il règne une certaine étiquette, mais quand nous sommes seules, vous n’êtes pas obligée de me donner du docteur.
Fabienne ne répondit rien. Claire savait que dans le cabinet, c’était Patrick Brochard le patron, celui qui donnait le ton, dictait les règles, et la loyauté de Fabienne lui était totalement acquise. Alors les tentatives de Claire pour créer une complicité, au du moins une proximité avec la secrétaire médicale étaient vouées à l’échec.
Claire jeta un coup d’oeil à la pendule, presque 18 h. Elle avait fini sa journée. Elle regagna son bureau, poussa la porte derrière elle. Elle fit un petit tour dans la salle d’examen, rangea un peu. Elle savait que Fabienne passerait derrière elle, ferait une liste des produits à commander, liste qu’elle ferait approuver par Claire le lendemain. Assise à son bureau, Claire mit de l’ordre dans ses papiers, fit une pile des dossiers qu’elle avait utilisés pendant l’après-midi. Pour eux aussi, Fabienne se chargerait du rangement. Claire attrapa un cintre et y accrocha sa blouse, avant de le pendre au loquet le la fenêtre. Elle savait que ça faisait râler Fabienne. Celle-ci aurait préféré que Claire la range proprement dans l’armoire prévue à cet effet, mais elle n’osait pas y toucher. Claire rajusta son chemisier, enfila son petit pull rose, passa son manteau, entoura son cou de l’écharpe que lui avait tricotée sa mère, éteignit l’ordinateur, se saisit de son sac et quitta son bureau. Fabienne lui adressa un discret au revoir, auquel Claire répondit par un sonore « A demain, Fabienne » avant de sortir.
Elle frissonna en s’engageant dans la rue. Le printemps n’était pas encore là pensa-t-elle en relevant le col de son manteau. Elle sentit son portable vibrer dans son sac. Elle farfouilla au milieu des mille choses inutiles qui l’encombraient avant de mettre la main sur son téléphone. Marc. Encore.
— Vous êtes très belle, vous savez.
— Je sais, mais merci du compliment.
— Ce soir, particulièrement. J’aime beaucoup cette écharpe, et avec le col relevé, vous faites très classe. Vous risquez de te faire draguer par tous les hommes que vous allez croiser.
— Vous êtes où, dit Claire, tournant la tête dans tous les sens, ayant compris que Marc l’observait ?
— Pas loin. Je vous surveille. Je ne vaudrais pas que vous cédiez aux avances du premier venu. Vous m’imaginez, seul dans notre grand appartement, attendant votre retour devant le repas qui refroidit, alors que vous seriez en train de vous envoyer en l’air avec un bellâtre. Vous supporteriez de me faire ça.
— Vous me prenez pour qui ? Je ne suis pas ce genre de fille.
— Vous sauriez dire non ?
— Bien sûr.
— Même à un beau mec qui vous aborderait en te disant « Alors seule quand l'amour rôde ».
Claire sursauta. La voix ne venait plus du téléphone, mais de derrière elle. Marc éclata de rire, fier de sa blague. Claire voulut le gifler, mais il réussit à retenir sa main avant qu’elle ne le touche.
— Vous n’avez pas honte ? Un vrai gamin. Vos élèves ont une mauvaise influence sur vous.
Marc riait toujours, incapable de s'arrêter. Un rire communicatif. Claire l’accompagna à son tour. Les passants les regardaient du coin de l’oeil, soit amusés, soit outrés par un tel comportement en public, surtout de la part de deux personnes adultes, c’était digne des attitudes d’adolescents. Marc et Claire s’en contre fichaient. Ils ne voyaient même pas les passants. Ils se tenaient serrés l’un contre l’autre, riant de bon coeur.
— Vous m’attendez depuis longtemps, demanda Claire après avoir repris son souffle ?
— Non, pas trop. J’ai eu peur de te rater. C’est pour ça que j’ai appelé au cabinet tout à l’heure. J’ai dû attendre une dizaine des minutes. Pas plus.
Ils rentrèrent bras dessus, bras dessous, prenant leur temps, Claire lui raconta l’histoire de M. Zaffran. Marc lui parla de sa journée. Claire n’écouta pas. Pas parce qu’elle trouvait cela inintéressant, où que la fatigue de sa journée de travail l'empêchât de se concentrer sur les mots de Marc. Claire pensait à autre chose, elle voulait elle aussi faire une surprise à Marc. Une belle, une grande.
Claire ôta ses gantes ne latex, les jeta dans la corbeille, et laissa son patient renfiler ses vêtements dans la salle d’examen pendant qu’elle allait remplir son dossier médical dans son bureau. Elle dévissa le stylo que lui avait offert sa mère lors du dernier Noël, et commença à noter les dernières informations sur les fiches cartonnées qu’elle utilisait, comme le faisait son père avant elle.
Claire serrait le bras de sa mère. Des vissages plus ou moins familiers défilaient devant ses yeux, prononçaient des phrases creuses, et repartaient. Claire disait merci par automatisme, mécaniquement, sans émotion. Liz trépignait à côté d’elle. Elle voulait s’enfuir, courir, s’envoler. Claire porta son regard sur la file qui ne semblait pas finir. Elle comprenait l’impatience de sa soeur. Elle ne pouvait pas partir, elle soutenait sa mère. Littéralement, elle sentait le poids de Françoise sur son bras. Patrick Brochard s’avança. Claire le reconnut. Il présenta ses condoléances, et remit une carte de visite à Claire. « Appelez-moi », dit-il avant de s’en aller.
Claire avait vu quelques fois Brochard dans le cabinet de son père ou à la maison. Les deux hommes s’étaient connus lors de leur internat. Ils partageaient une même vision de la médecine, et pendant un temps ils avaient pensé s’associer dans un cabinet. Mais le père de Claire avait quitté Bordeaux quand Liz était née, et le projet était tombé à l’eau. Ils n’avaient pour autant pas cessé de se parler au téléphone et de se voir régulièrement. Patrick faisait partie du petit cercle de médecins amis de son père. Ceux dont il disait qu’il faisait honneur à la profession, des médecins à hauteur d’homme, pas des cons prétentieux qui pensait être meilleur que leurs patients parce qu’ils avaient fait des études.
Liz partit après le déjeuner, laissant Claire avec leur mère. Françoise s’enferma dans sa chambre et dormit jusqu’au lendemain matin. Claire passa la nuit à fouiller dans les affaires de son père. Elle récupéra sa vieille sacoche dont le fermoir était cassé, et qu’il tenait fermée grâce à un tender. Elle y glissa le stéthoscope, l’appareil à tension, le marteau à réflexes. Elle ne s’avait pas si elle s’en servirait, mais voulais les garder avec elle. Elle en parla à sa mère au petit-déjeuner. Françoise approuva.
Claire resta avec sa mère quelques jours. Elles faisaient le marché le matin, allaient se promener l’après-midi, restaient en silence dans la maison le soir venu, regardant la télévision ou lisant un livre installées dans le salon. Françoise devinait que Claire s’ennuyait. Qu’elle n’oserait pas le dire. Pas plus qu’elle vivait mal de se trouver dans la maison où tout lui rappelait son père. Un matin elle lui demanda de partir. Claire ne comprit pas. Françoise lui expliqua qu’elle voulait rester seule, que Claire devait reprendre le cours de sa vie, que ce n’était pas elle la veuve, qu’elle était jeune et qu’elle ne pouvait pas s’enfermer dans cette maison triste. Claire se mit en colère contre sa mère, fit sa valise et s’en alla en claquant la porte, oubliant derrière elle la sacoche et tous les ustensiles médicaux de son père.
En rentrant, elle passa chez Liz pour récupérer Woodstock. Elle lui raconta l’altercation qu’elle venait d’avoir avec leur mère. Liz l'engueula, mettant une seconde couche à ce que lui avait déjà dit Françoise. Claire claqua la prote en quittant sa soeur.
En défaisant sa valise, elle trouva la carte de Patrick Brochard. Elle la fit tourner entre ses doigts et sans savoir pourquoi composa son numéro. Une secrétaire un peu sèche lui passa le Dr Brochard après lui avoir fait passer un interrogatoire de police.
— Claire, comme je suis content de vous entendre, j’avais peur qu’au vu des circonstances vous ne m’appeliez pas, ou même que vous jetiez ma carte. Est-ce que vous pouvez passer me voir, en fin de journée ?
Claire nota l’adresse du cabinet. Elle fit un tour dans la salle de bain. Elle avait une tête affreuse. Sa mère avait raison, elle ressemblait à une veuve italienne. Le teint gris, les yeux à moitié visage, les cheveux ternes. Elle tenta de s’arranger, enfila des vêtements qui se tenaient un peu, pour changer des pulls et pantalons informes dans lesquels elle nageait.
Claire arriva au cabinet en avance. Fabienne lui dit que les rendez-vous étaient terminés. Claire voulut partir. Cette femme avait tout du cerbère. Elle s’avança, se présenta et dit qu’elle n’était pas une patiente, même si son apparence pouvait laisser croire le contraire, et qu’elle avait un rendez-vous avec Patrick Brochard.
— Le Dr Brochard, corrigea aussitôt Fabienne.
Claire ne releva pas. Elle ne voulait pas risquer l’affrontement. Elle s’installa sur l’une des chaises de la salle d’attente, pris un magazine, et le feuilleta sans le lire. Le Dr Brochard raccompagna un patient, lui serra la main, et vint saluer Claire. Elle se leva pour lui serrer la main, Patrick lui fit la bise, comme au bon vieux temps dit-il. À la tête que faisait Fabienne, Claire comprit qu’elle désapprouvait cette familiarité.
Claire prit place dans le fauteuil que lui indiqua Patrick. Ce dernier prit place sur le second, et pas derrière son bureau. Il commença par lui demander comment elle allait, comment sa mère supportait les choses. Claire dit qu’elle allait bien, que sa mère prenait les choses du mieux qu’elle pouvait.
— Tu te souviens que ton père et moi on a pensé un moment à s’associer. Jamais ça ne s’est fait, mais quand tu as eu ton diplôme il m’a appelé, il savait que je cherchais quelqu’un pour reprendre le cabinet, alors il m’a parlé de toi.
Claire s’agita sur son fauteuil.
— Non, ne prends pas peur, je ne te propose pas de reprendre ma clientèle. Je voudrais lever le pied doucement, j’ai eu pendant un temps un associé, ça n’a pas duré, c’était un con. Enfin, c’est une autre histoire. Je dis juste ça parce qu’il y a un autre bureau de l’autre côté de la salle d’attente, si tu veux, c’est le tien.
Claire mit un moment à réagir. Elle savait que son père allait l’aider à s’installer. Elle pensait que dans les premiers temps, il lui demanderait de le remplacer quelques week-ends, où pour qu’il prenne des vacances, pas qu’il demanderait à un de ses amis de la prendre dans son cabinet. Elle dit à Patrick qu’elle était surprise par sa proposition, mais qu’elle n’avait sans doute pas les moyens financiers de rentrer dans le cabinet. Patrick balaya sa remarque d’un revers de la main, l’argent n’avait pas d’importance, ils trouveraient un moyen de s’arranger à plus ou moins long terme. Avant que Claire ne puisse réagir, il la prit par le bras, la fit traverser la salle d’attente jusqu’au second bureau.
— C’est encore un peu en désordre, lui dit-il en allumant la lumière. Depuis que je suis de nouveau tout seul, je m’en sers comme salle d’archives, et de débarras. Je te promets que si tu dis oui, je ne garerais pas plus mon vélo ici.
Claire laissa son regard courir sur la pièce. Avec un peu de ménage ça pouvait être agréable d’y travailler pensa-t-elle. Patrick lui fit visiter la salle de consultation, elle aussi un peu encombrée.
— Est-ce que mon père vous a promis de payer une partie de mon droit d’entrée, demanda Claire en fixant Patrick droit dans les yeux ?
— Je ne te mentirais pas en disant non.
— Je le savais, il n’a pas pu s’en empêcher.
— C’était ton père, c’est normal qu’il ait voulu t’aider.
— Et maintenant ? Vous allez me laisser m’associer avec vous juste pour honorer sa mémoire.
— Non, parce que j’en ai envie. Parce que je sais que tu feras un bon médecin.
Claire s’assit sur le bureau. Elle demanda combien de temps de réflexion lui laissait Patrick avant qu’il ne réclame une réponse.
— Prends tout ton temps. Rien ne presse. Si tu me dis non, je ne chercherais personne d’autre.
En rentrant chez elle, Claire appela sa mère, elle s’excusa de son attitude plus tôt, et fit part de la proposition du Dr Brochard. Françoise l'encouragea à dire oui. Liz en fit de même quand Claire lui en parla après l’avoir invitée à dîner pour se faire pardonner d’avoir claquer sa porte.
Le lendemain elle appela Patrick, et lui dit oui. Elle lui demanda à commencer le plus vite possible.Une semaine plus tard, elle s’installait au cabinet. Sa mère et Liz étaient là pour la voir accrocher sa plaque. Elles l’embrasèrent et la laissèrent voir son premier patient.
— Entrez, monsieur...?
— Monsieur Zaffran, docteur.
M. Zaffran finissait le passer son écharpe autour de son cou quand il vint la rejoindre. Il attendait devant le bureau qu’elle invite à s’asseoir sur l’un des deux fauteuils qui lui faisaient face. Claire ne le remarqua pas tout de suite. M. Zaffran s’appuyait sur l’un des dossiers, portant son manteau sur son bras. Elle releva les yeux de ses fiches, et indiqua l’un des fauteuils en s’excusant.
— Tout cela n’est pas bien grave, un vilain rhume, c’est tout.
M. Zaffran la regardait fixement. Claire l’aimait bien. C’est un petit grand-père, qui marchait à pas compté, portait en toute saison une casquette écossaise pour cacher sa calvitie, et s’excusait à chacune de ses visites de la déranger. Il hocha la tête quand elle commença à lui détailler l’ordonnance. Elle dut s’interrompre pour répondre au téléphone. Elle décrocha le combiné en s’excusant. Les manies de M. Zaffran étaient contagieuses.
— Je vous aime, lui dit la voix à l’autre bout de la ligne, voix qu’elle reconnut dans la seconde, qui pouvait lui dire ce genre de chose sans prendre la peine de se présenter.
— Je suis en consultation, répondit-elle, se sentant rougir jusqu’au bout des oreilles, je ne peux pas vous parler.
— Qu’importe, je t’aime quand même, dit Marc avant de raccrocher.
M. Zaffran souriait en regardant Claire reposer le téléphone, confuse de cette interruption.
— Pardon, où en étais-je, reprit-elle ?
— C’était votre amoureux, n’est-ce pas, osa M. Zaffran, baissant les yeux juste après ? Ce n’est pas difficile à deviner. Vous savez j’ai été jeune aussi, et amoureux. C’était il y a longtemps, très longtemps. Mais je me souviens de ce que ça fait. De comment on est. Elle s’appelait Marie. Elle avait de longs cheveux châtain, et de grands yeux verts. Elle était magnifique. On s’est marié très vite, et on l’est resté 47 ans. Jusqu’à sa mort. Un cancer des ovaires. Ça a été très rapide. On aurait fêté nos 50 ans de mariage au printemps dernier. Mais je vous embête avec mes histoires. Je ne suis pas là pour raconter ma vie. Alors, docteur, qu’est-ce que j’ai besoin de prendre pour faire tourner la machine encore un peu ?
Claire reprit son rôle de médecin. Elle tendit l’ordonnance et la feuille pour la sécu à M. Zaffran. Il lui serra la main avant de sortir du cabinet. Il remit sa casquette, salua Fabienne, la secrétaire, et dit au revoir sans se retourner en passant la porte. Claire resta sur le pas de sa porte à le regarder partir dans le soir naissant.
— C’est tout pour aujourd’hui docteur.
La voix de Fabienne tira Claire de ses pensées. Elle redescendit sur Terre, et se tourna vers la secrétaire du cabinet médical. Elle avait vingt ans de plus qu’elle, de grands yeux bleus mis en valeur par ses cheveux d’un blond très clair. Elle avait au coin des yeux quelques rides d’expression qui faisaient briller ses yeux quand elle souriait.
— Fabienne, je vous ai déjà dit de m’appeler Claire. Je sais que le docteur Brochard tiens à ce qu’il règne une certaine étiquette, mais quand nous sommes seules, vous n’êtes pas obligée de me donner du docteur.
Fabienne ne répondit rien. Claire savait que dans le cabinet, c’était Patrick Brochard le patron, celui qui donnait le ton, dictait les règles, et la loyauté de Fabienne lui était totalement acquise. Alors les tentatives de Claire pour créer une complicité, au du moins une proximité avec la secrétaire médicale étaient vouées à l’échec.
Claire jeta un coup d’oeil à la pendule, presque 18 h. Elle avait fini sa journée. Elle regagna son bureau, poussa la porte derrière elle. Elle fit un petit tour dans la salle d’examen, rangea un peu. Elle savait que Fabienne passerait derrière elle, ferait une liste des produits à commander, liste qu’elle ferait approuver par Claire le lendemain. Assise à son bureau, Claire mit de l’ordre dans ses papiers, fit une pile des dossiers qu’elle avait utilisés pendant l’après-midi. Pour eux aussi, Fabienne se chargerait du rangement. Claire attrapa un cintre et y accrocha sa blouse, avant de le pendre au loquet le la fenêtre. Elle savait que ça faisait râler Fabienne. Celle-ci aurait préféré que Claire la range proprement dans l’armoire prévue à cet effet, mais elle n’osait pas y toucher. Claire rajusta son chemisier, enfila son petit pull rose, passa son manteau, entoura son cou de l’écharpe que lui avait tricotée sa mère, éteignit l’ordinateur, se saisit de son sac et quitta son bureau. Fabienne lui adressa un discret au revoir, auquel Claire répondit par un sonore « A demain, Fabienne » avant de sortir.
Elle frissonna en s’engageant dans la rue. Le printemps n’était pas encore là pensa-t-elle en relevant le col de son manteau. Elle sentit son portable vibrer dans son sac. Elle farfouilla au milieu des mille choses inutiles qui l’encombraient avant de mettre la main sur son téléphone. Marc. Encore.
— Vous êtes très belle, vous savez.
— Je sais, mais merci du compliment.
— Ce soir, particulièrement. J’aime beaucoup cette écharpe, et avec le col relevé, vous faites très classe. Vous risquez de te faire draguer par tous les hommes que vous allez croiser.
— Vous êtes où, dit Claire, tournant la tête dans tous les sens, ayant compris que Marc l’observait ?
— Pas loin. Je vous surveille. Je ne vaudrais pas que vous cédiez aux avances du premier venu. Vous m’imaginez, seul dans notre grand appartement, attendant votre retour devant le repas qui refroidit, alors que vous seriez en train de vous envoyer en l’air avec un bellâtre. Vous supporteriez de me faire ça.
— Vous me prenez pour qui ? Je ne suis pas ce genre de fille.
— Vous sauriez dire non ?
— Bien sûr.
— Même à un beau mec qui vous aborderait en te disant « Alors seule quand l'amour rôde ».
Claire sursauta. La voix ne venait plus du téléphone, mais de derrière elle. Marc éclata de rire, fier de sa blague. Claire voulut le gifler, mais il réussit à retenir sa main avant qu’elle ne le touche.
— Vous n’avez pas honte ? Un vrai gamin. Vos élèves ont une mauvaise influence sur vous.
Marc riait toujours, incapable de s'arrêter. Un rire communicatif. Claire l’accompagna à son tour. Les passants les regardaient du coin de l’oeil, soit amusés, soit outrés par un tel comportement en public, surtout de la part de deux personnes adultes, c’était digne des attitudes d’adolescents. Marc et Claire s’en contre fichaient. Ils ne voyaient même pas les passants. Ils se tenaient serrés l’un contre l’autre, riant de bon coeur.
— Vous m’attendez depuis longtemps, demanda Claire après avoir repris son souffle ?
— Non, pas trop. J’ai eu peur de te rater. C’est pour ça que j’ai appelé au cabinet tout à l’heure. J’ai dû attendre une dizaine des minutes. Pas plus.
Ils rentrèrent bras dessus, bras dessous, prenant leur temps, Claire lui raconta l’histoire de M. Zaffran. Marc lui parla de sa journée. Claire n’écouta pas. Pas parce qu’elle trouvait cela inintéressant, où que la fatigue de sa journée de travail l'empêchât de se concentrer sur les mots de Marc. Claire pensait à autre chose, elle voulait elle aussi faire une surprise à Marc. Une belle, une grande.
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