Marc prit Claire par la taille, posant ses mains sur son ventre qui allait petit à petit s’arrondir. Ils regardaient leurs familles autour de la table du salon. Les parents de Marc et la mère de Claire pour la première fois tous réunis. Dans un instant, en même temps que Marc servirait le premier verre de vin pour accompagner le foie gras, elle allait leur dire qu’il y avait un convive supplémentaire à table.
Marc l’embrassa, attrapa la bouteille de Sauternes, lui prit la main, et un large sourire aux lèvres, ils allèrent rejoindre les futurs grands parents.
Quand ils arrivèrent, Marc eut du mal à trouver une place pour se garer. Il n’avait jamais vu autant de voitures devant la maison de ses parents. Il y en avait même une qui lui bloquait le passage pour rentrer se garer dans le jardin. Il dut aller jusqu’au bout de la rue, habituellement déserte, pour se poser. Il ouvrit le coffre, attrapa les bouteilles de champagne, en confia une à Claire, en glissa une autre sous son bras et sortit le cadeau pour son père. Le chien vint leur faire une fête timide, son grand âge l'empêchait de se montrer démonstratif, et sa cécité lui fit poursuivre ses pathétiques acrobaties alors qu’ils étaient déjà rentrés dans la maison.
Ils trouvèrent Monique en cuisine, comme à son habitude. La table, l'îlot central, toutes les surfaces disponibles étaient couverts de plateaux de toast, petits fours, salades, verrines, et autres mets qui composeraient le buffet qui avait lieu dans le jardin. Marc déposa un baiser sur la joue de sa mère, qui ne savait où donner de la tête et tournait en rond un peu comme avait fait le chien quand ils avaient franchi le portail.
Marc chercha une place dans le frigo pour y déposer les bouteilles de champagne, mais celui-ci était bourré jusqu’à la gueule, au point qu’il se demanda s’il arriverait à refermer la porte. Monique lui indiqua une grande bassine remplie de glace dans le cellier où il pourrait laisser rafraîchir les bouteilles. Claire voulut aider Monique, elle fut poliment, mais fermement éconduite. Leur place n’était pas en cuisine, mais dans le jardin, là où avait lieu la fête pour les 60 ans de Claude.
Il devait y avoir une trentaine de personnes dans le jardin. Marc n’avait jamais vu autant de monde dans cette maison. Tous là pour son père. Tous amis de son père. Il le repéra assis sous le pin parasol, ce pin parasol que Marc avait lui-même planté. Il avait raconté cette histoire à Claire la première fois qu’ils étaient venus. Il était allé toucher l’écorce de ce qui était “son” arbre, et avait dit à Claire que c’est dans ce bois que l’on taillerait les planches de son cercueil. Claire l’avait traité d’abruti, et s’était serrée contre lui en lui disant qu’elle espérait voir l’arbre encore longtemps debout.
Claude fit signe à son fils de le rejoindre. Il discutait avec le capitaine de l’équipe de foot dans laquelle il jouait encore une fois par semaine. Marc qui n’aimait pas le foot était allé le voir un jour avec Claire. Pour être honnête, si Claire n’avait pas insisté il n’aurait jamais vu son père pousser le ballon, concentrer sur le jeu, le visage fermé comme à son habitude, mais qui lors du premier but de son équipe explosa d’une joie toute enfantine, et alla congratuler le buteur, un homme aussi vieux que lui, qui se livrait à des danses grotesques sur la pelouse, relevant son maillot pour dévoiler son ventre bedonnant.
Marc salua le capitaine, qui lui laissa sa chaise. Marc embrassa son père, lui souhaita un bon anniversaire, lui dit qu’il avait laissé son cadeau dans son bureau. Cet échange tout en retenue pouvait passer pour eux pour une effusion impudique. Il s’assit dans la chaise de jardin laissée par le footeux sexagénaire. Claire embrassa Claude avec moins de retenue que Marc, passant ses bras autour de la vedette de la fête, et le gardant de longues secondes coincées dans cette étreinte, avant de tirer une autre chaise de s’y asseoir. Le couple encadrait Claude. Ils restèrent à discuter de tout et de rien, du temps qui passe, et du temps qu’il fait. Une âme charitable que Marc ne reconnut pas vint leur apporter une coupe de champagne et quelques toasts à grignoter. Puis ils laissèrent Claude avec d’autres de ses amis.
Monique ne sortait de sa cuisine que pour déposer de nouvelles victuailles sur la longue table dressée au milieu du jardin, pour faire griller quelques brochettes de magret ou de saumon sur la plancha, pour ramasser les bouteilles vides, et demander à Claude si tout allait bien. Ce dernier passait de groupe en groupe, riait beaucoup, chantait un chant basque, buvait une coupe. Autant dire que tout allait bien.
Stéphane arriva plus tard au bras de sa future femme, ils rejoignirent Marc et Claire. Audrey était fatiguée et s’effondra sur la première chaise qui tomba à sa portée. Stéphane expliqua qu’elle n’avait pas dormi de la nuit, victime d’une gastro. Ils avaient quand même tenu à venir. Ce n’était pas tous les jours que papa avait 60 ans. Stéphane laissa sa fiancée derrière lui et alla embrasser son père, avec encore moins d'effusion que Marc. Ils partirent vite, Audrey ayant vite quitté sa chaise pour se pencher au-dessus de la cuvette des toilettes.
En fin d’après-midi, l’assistance se fit plus clairsemée, il y avait désormais assez de chaises pour que tout le monde puisse se poser autour de la table, longue planche de bois posée sur tréteaux. Seule Monique continuait à s’agiter. Les anecdotes sur l’homme du jour commencèrent à sortir. Marc les connaissait toutes. Ils les avaient entendues maintes fois lors de repas de famille, ou entre amis, plus ou moins arrosé. Il ne résistait pourtant pas au plaisir de les écouter de nouveau, surtout quand c’était son parrain qui les narrait. Pepette, son parrain était tout le contraire de son père, un homme exubérant, énorme, toujours prêt à faire la fête, à boire un coup, à dire une connerie, à passer une nuit blanche avec des amis, ou des inconnus. Claude et lui se connaissaient depuis toujours. Ils étaient plus que des amis. Pepette était le frère que Claude n’avait jamais eu. Pepette aurait fait n’importe quoi pour Claude. Et quand ils étaient jeunes, ils avaient fait n’importe quoi, voler des poules en rentrant d’un match de foot à l’extérieur, poules qui restaient dans la voiture de Pepette des jours entiers, avant d’être rendue à leur propriétaire légitime quelques jours plus tard. Ils avaient réussi un soir de soulerie à faire monter un mouton en haut du château d’eau, démonter la voiture du maire dans le garage des parents de Pepette, et déposer les pièces sur le parvis de la mairie. Pepette racontait toutes ces histoires avec un sourire aux lèvres, et un réel talent pour les rendre encore plus savoureuses. Tout le monde riait, y compris Monique qui avait fini par venir s’asseoir avec le reste des invités.
La journée filait, les dernières lueurs du jour disparaissaient au loin, une fraîcheur de soirée de printemps tombait sur les épaules des convives qui se dirigeaient tout doucement vers la sortie. Pepette prit Claire dans ses bras et fit tourner le petit bout de femme en la serrant sur son gros ventre. Il donna une grande tape dans le dos de Marc, manquant de peu de la faire tomber à terre, il partit en faisant ronfler le moteur de son vieux 4x4, et en donnant de grands coups de klaxon.
Claude, Monique, Claire et Marc se retrouvaient seuls après le passage de la fête. Marc dit qu’il était temps de partir. Claude le prit par l’épaule, geste qu’il ne se permettait que quand il avait un certain degré d’alcool dans le sang.
— Attendez, je n’ai pas encore ouvert votre cadeau.
Ils rentrèrent tous dans la maison. Dans le bureau de Claude, ils le regardèrent découvrir le cadeau de son fils. Un beau livre sur la corrida. Claude remercia Marc et Claire. Monique retourna vite dans sa cuisine. Ils l'entendirent pester sur tout le travail qu’il lui restait à accomplir avant que sa maison retrouve son ordre et sa propreté. Ils sourirent. Claire ne voulait pas se montrer impolie, mais fit remarquer qu’il se faisait tard, qu’ils avaient de la route. Ils allèrent saluer Monique penchée au-dessus de l’évier, les mains pleines de mousse elle les embrassa, et leur dit au revoir.
Claude dit au revoir à Claire, la remercia encore une fois. Avant que Marc ne remonte en voiture, son père le prit un peu à part. Marc fut surpris de ce geste. Il craignait qu’il ne lui annonce une mauvaise nouvelle.
— Tu sais mon grand, ça m’a fait plaisir que tu viennes. Je sais que tu n’aimes pas plus que moi les grands rassemblements sociaux, ne dit pas le contraire. Tu n’es pas mon fils pour rien. Mais ce n’est pas ça que je voulais te dire. Je sais que ta mère vous a bassiné avec ça ton frère et toi, mais tu sais je suis comme elle , j’aimerais beaucoup voir un petit fils courir dans ce jardin. Je dis ça parce que j’ai un peu trop bu. Mais c’est vrai. Ton frère va se marier, tu formes un très beau couple avec Claire. Tu sais je l’aime beaucoup Claire. Plus que Audrey. Surtout, ne le dis pas à ton frère. Je crois que j’ai vraiment trop bu. Quoi qu’il en soit, j’aimerais autant pour moi que pour toi que tu aies de beaux enfants.
Claude serra Marc dans ses bras. Ce dernier, étonné par l’attitude de son père, ne sut que faire, il passa sa main dans le dos du tout jeune sexagénaire. Leur étreinte ne dura qu’une seconde, mais elle marque Marc. Il fut hébété tout le reste du voyage.
Marc se versa un verre de Sauternes après avoir servi ses invités. Il s’assit à côté de Claire. Ils avaient répété cette scène ensemble. Une bonne dizaine de fois. Marc avait insisté pour le faire. Claire avait souri devant la nervosité de son compagnon. Elle l’avait trouvé touchant. Emouvante cette timidité qui resurgissait régulièrement, surtout quand il était question de ses parents.
Monique l’air de rien inspectait la propreté des verres et des couverts. Claude coûtait le vin, et complimenta Marc pour son choix. Françoise avait déjà commencé à déguster son foie. Claire se tourna vers Marc. Il était tétanisé, son couteau suspendu au-dessus de son assiette. Elle posa sa main sur son avant-bras, il lâcha son couvert qui en tombant dans l’assiette attira tous les regards sur lui. Claire le couva du regard, un regard empli d’affection et d’amour. Elle n'eut pas le temps d’articuler une seule syllabe du speech qu’ils avaient répété.
— Vous allez être grands parents, hurla presque Marc avant de devenir pivoine.
Tout d’un coup, après qu’un ange fit un petit tour au dessus de la table, deux petits battements d’ailes et puis s’en va, bref passage juste pour la forme, la qualité du vin, la propreté des couverts, la saveur du foie n’avaient plus la moindre importance, seule comptait le ventre à peine arrondi de Claire, et le petit être humain qui grandissait en son sein. Monique lançait des “Mon fils, mon fils” digne de Marthe Villalonga dans les films d’Yves Robert, Françoise écrasait une larme du coin de sa serviette, Claude tout en retenue, tout à son habitude se contenta de poser main sur l’épaule de la future mère de son petit enfant et de lancer un regard à son fils. Un regard à peine voilé par les larmes qui y montaient, mais qu’il épongerait avant qu’elles ne coulent, un regard d'où débordait la fierté, l’amour, et toutes ces choses qu’il ne pouvait pas dire. Marc n’avait pas besoin de les entendre, ce simple échange lui avait suffi.
Ils parlèrent prénoms, aménagement de la chambre du futur bébé, allaitement et layettes. Les deux bientôt grand-mères échangeaient des anecdotes sur leurs grossesses, et riaient de bon coeur en s’échangeant les histoires de leurs enfants. Les plats passèrent et furent avalés sans qu’aucun des convives ne s’en rende compte, et ne prête attention au travail qu’avait fourni Marc pour les préparer. Françoise demanda à Claire où elle avait rangé ses anciens carnets de dessins, elle voulait montrer les portraits qu’elle avait réalisés de ses filles. Claire accompagna sa mère dans son bureau à la recherche de ses oeuvres, elle la vit pleurer devant le portrait de son mari que Marc avait fait encadré. Claire la serra dans ses bras, et lui dit qu’à elle aussi il manquai. Françoise lui caressa les cheveux, et lui dit qu’aujourd’hui n’était une journée pour verser des larmes, et que son père serait fier d’elle. Elles revinrent un large sourire accroché aux lèvres pour cacher qu’elles avaient pleuré dans les bras l’une de l’autre un instant avant.
En partant, Monique serra Claire dans ses bras, se montrant pour la première fois affectueuse avec la compagne de son fils. C’était avant tout parce qu’elle allait être la mère de son premier petit enfant. Claire ne s’en offusqua pas, et accepta cette marque d’affection. Claude, comme à son habitude lui murmura quelques mots à l’oreille qui la firent rire, mais dont elle refusa d’en dévoiler la teneur. Françoise serra fort Claire et Marc ensemble. Toute la troupe des papy et mamy descendit les escaliers en partageant encore des considérations sur la façon d’élever les enfants. Marc et Claire les regardèrent s’en aller sur la pas de la porte. Marc tenait Claire par la taille, elle posait sa tête sur son épaule.
— Ça s’est bien passé, dit-il.
— Le plus dur reste à venir, lui répondit-elle.
mardi 23 février 2010
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