Marc releva la tête. Il s’était endormi pendant le trajet. Le réveillon de Noël chez la mère de Claire s’était terminé tard, et ils avaient dû partir tôt pour arriver à l’heure pour le repas de Noël chez ses parents. Claire gara la voiture devant la maison. Elle secoua Marc doucement. Il lui sourit. Il devait lui rester encore quelques traces d’alcool dans le sang. Il n’aurait pas dû jouer avec Liz. Elle avait plus d'entraînement que lui, et supportait mieux la boisson. Il sentit que la journée allait être longue. Et fatale pour son foie.
— Vous vous souvenez la première fois que nous sommes venus déjeuner chez mes parents, l’agitation de ma mère, le repas, l'effervescence ? Et bien dites-vous que ce n’était rien à côté de ce que vous allez voir. Noël c’est son grand show. Elle met toute son énergie, tout son talent. Vous allez voir la Monique puissance 25.
— Tout va bien se passer, vous le savez aussi bien que moi. Et puis vous aimez ça.
Claire se pencha vers lui, ouvrit la boite à gant et en sortit un bonnet rouge et blanc.
— Pourquoi avez-vous un bonnet de père Noël dans votre boite à gants ?
La question était surprenante. Ils venaient juste de se retrouver après leur nuit, dans ce café. Ils avaient repris contact doucement, et après des propos d’une banalité confortable, Claire venait de poser cette question de but en blanc. Elle avait voulu lui demander plus tôt, au cours de cette nuit particulière. Dès qu’elle avait ouvert la boite à gant de la voiture de Marc à la recherche d’un disque pour accompagner leur route entre l’hôtel minable et la ville. Elle n’avait pas osé sur le coup, et puis avait oublié au cours de la nuit. En finissant son verre, l’image de ce bonnet lui était revenue.
— C’est parce que tout le costume ne rentrait pas. Je n’ai gardé que le bonnet pour l’avoir sous la main à tout moment. Il est difficile de savoir quand on va avoir besoin d’un bonnet rouge à pompon. Bon d’accord c’est le plus souvent en décembre, et dès le mois de janvier son utilité est réduite. Quoiqu’au mois de juillet, sur la plage, ça peut faire son effet. Il faudrait que j’aille à la plage, ce que j’ai en horreur. En fait, ce bonnet est là parce qu’il faut bien qu’il soit quelque part. Je ne le porte qu’une fois par an, le jour qui précède les vacances de Noël. Le reste de l’année, il resta rangé, cette fois-ci c’est dans ma boite à gants. Pourquoi pas ? Ce n’est pas plus mal qu’ailleurs. Et puis ça me permet de garder l'esprit de Noël à portée de main. À chaque fois que j’ouvre ma boite à gant, il est là. Petit plaisir gratuit. J’aime Noël. C’est idiot de dire ça, mais j’aime Noël. Je ne me sens jamais mieux qu’au mois de décembre. Quand les vitrines des magasins se décorent, quand il y a dans l’air ce petit quelque chose qui change tout, odeur d’hiver, de marrons chauds, de fête de famille. J’aime Noël. Je sais qu’il est de bon ton aujourd’hui de dire que l’on n’aime pas cette fête vendue aux marchands du temple et symbole éclatant de la victoire du capitaliste, de la marchandisation du monde et du consumérisme à outrance. Oui bien sûr Noël comme toutes les fêtes sont un moyen supplémentaire pour la Worl Company de nous vendre des choses dont nous n’avons pas vraiment besoin, pour l’industrie agroalimentaire d’écouler des stocks, et pour Tino Rossi de faire un come-back annuel. Et alors. Je sais tout ça. J’en ai pleinement conscience, ça ne m'empêche pas d’aimer Noël. J’aime les vacances de Noël, depuis toujours ce sont mes vacances préférées. Les vacances de Toussaint ne sont pas de vraies vacances, trop courtes, les vacances d’hiver sont trop froides. Petit je détestais la montagne, aujourd’hui j’ai d’autres raisons de ne pas aimer cette période de l’année. Les vacances d’été ne sont plus depuis longtemps des vacances. Il y a bien les vacances de printemps, le retour des beaux jours, les premiers bourgeons, et d’autres plaisirs. Mais Noël arrive en tête de mon classement. J’aime les décorations dans les rues, les vitrines des grands magasins. J’aime les chants de Noël avec une préférence pour les versions américaines qui swinguent plus que Jack Lantier et Tino Rossi. J’aime les chocolats à m’en rendre malade, le foie gras à en être obèse. J’aime le sapin dans le salon, les petites loupiotes qui clignotent. J’aime les premiers froids qui nous font allumer la cheminée. J’aime tous les préparatifs, les paquets-cadeaux, faire la cuisine pendant toute une après-midi, mettre le couvert sur la grande table de la salle à manger, sortir les couverts en argent et la vaisselle en porcelaine. J’aime offrir des cadeaux, autant que j’aime en recevoir. J’aime le repas de Noël, les gamins qui courent partout, les parents qui les grondent gentiment, les conversations banales sur la politique, le temps qu’il fait, le temps qui passe, les souvenirs cent fois entendus et qui font encore rire, les vins rouges profond dans lequel on plonge pour oublier le monde extérieur, les plats fabuleux préparés avec amour, les bulles de champagne qui s’amuse dans les replis du cerveau déjà bien atteint, la fumée du cigare qui monte et s’en va narguer Dieu, le cognac dans lequel les enfants trempent un sucre, et en fin de journée, quand tout le monde est parti, tout ranger, jeter dans la cheminée les miettes, faire le vide dans cette pièce si animée et se dire que c’était encore une fois une belle journée. En dehors de Noël, je ne peux pas dire que je suis un fan des fêtes de famille. Des fêtes tout court. De tout rassemblement de plus de 10 personnes. Dix c’est encore généreux de ma part. Je n’arrive pas à apprécier les situations où je ne peux pas parler à toutes les personnes présentes en même temps, soit parce que je ne les connais pas, soit parce qu’elles sont trop nombreuses. Vous pouvez penser que je suis un asocial, un ours, sans doute, dans un sens. Ce qui m’insupporte avant tout c’est que dans ce genre de situation il faut absolument être heureux sur commande. En temps normal je ne le suis pas, alors que souvent j’aurais des raisons de l’être.
Marc semblait intarissable. Il parlait, parlait, parlait, et Claire ne voulait pas l’arrêter. Elle retrouvait un peu de cette ambiance qui était née chez elle, une semaine plus tôt. A la différence qu’ils se connaissaient, qu’elle savait que, peut être il pourrait y avoir une suite à ce qu’ils vivaient, et surtout, qu’en l’entendant, encore une fois capable de dire ces choses intimes avec tant de facilité et de sincérité, elle avait envie qu’il y ai une suite. Ne serait-ce que pour le voir, un bonnet de père Noël sur la tête, heureux comme un gamin.
Marc enfila le bonnet, attrapa les cadeaux pour ses parents et son frère, prit la main de Claire et avançant vers la maison en sifflotant Jingle Bells. Ils étaient les premiers arrivés, et trouvèrent Monique encore un peignoir, une cigarette au coin de la boche, en train de préparer des toasts pour l’apéritif . Les voyant entrer,elle jeta sa cigarette, dans le cendrier, tenta de rajuster sa coiffure, et se précipita vers eux.
— Mon Dieu, vous êtes déjà là, je suis en retard, c’est de ta faute Marc, avant tu étais là pour m’aider, maintenant je suis toute seule pour tout préparer. Mais c’est normal, tu as ta vie, est-ce que c’était bien hier soir ? Bien sûr que c’était bien, suis-je bête, mon Dieu je suis en retard, allez voir ton père, il allume le feu à côté, je vais prendre une douche, mon Dieu, mais vous avez vu l’heure...
Monique les embrassa au milieu de sa tirade, quitta la cuisine et alla dans la salle de bain sans cesser de parler. Marc supposa qu’elle continuait alors qu’elle étant sous la douche. Ils retrouvèrent Claude dans le salon, penché au dessus de la cheminée, soufflant sur les braises d’un feu naissant. Il serra son fils dans ses bras en lui souhaitant un joyeux Noël, petite formule qu’avait oubliée Monique, mais pouvait-on lui en vouloir tant elle semblait débordé. Claire lui tendit son cadeau, il l’embrassa, ouvrit le paquet, et remercia le couple pour le coffret de parfum.
Quand Monique sortit de la salle de bain, enfin lavée, coiffée et habillée, elle trouva son mari, son fils, et Claire dans la cuisine finissant de tartiner de confiture d’oignon de toasts avant d’y déposer une tranche de magret fumée, ou remplissant des coupelles de crème d’avocat, de mousse de saumon, de purée d’aubergines. Elle voulut les renvoyer dans le salon, mais ils résistèrent et l’aidèrent à finir la préparation de l’apéritif avant de s’atteler à l'exercice délicat de l’ouverture des huîtres plates. Stéphane, le frère de Marc arriva avec Audrey son amie, alors qu’ils finissaient la dernière douzaine. Personne de s’était blessé.
Il y eut une autre séance d’échanges de cadeaux avant que le reste de la famille n’arrive. Chacun s’embrassa, s’enlaça, se souhaita un joyeux Noël. Monique retourna s’enfermer dans sa cuisine, refusant cette fois-ci la moindre aide de qui que ce soit.
Une heure sonna au carillon quand arriva la grand-mère de Marc et Stéphane, suivie de près d’oncles, tantes, cousins, petits cousins qui prirent vite leur place dans les canapés du salon, dégustant les toasts fraîchement préparés en buvant une coupe de champagne.
Tout le reste de l’après-midi se déroula comme Marc l’avait décrit à Claire. Les enfants étaient trop grands pour courir partout, mais le repas charriait son lot de conversation attendue sur des sujets maintes fois ressassés. Marc était heureux. Il transpirait le bonheur par tous les pores de sa peau. En bout de table, faisant face à son père, il couvait l'assistance d’un regard bienveillant. Claire savait qu’en d’autres circonstances il aurait levé les yeux au ciel en entendant les lieux communs qui glissaient sur la nappe amidonnée, les idées réactionnaires qui surgissaient entre deux bouchées de foie gras l’auraient mis en colère, les blagues éculées ne lui auraient pas arraché un sourire alors qu’il manquait de s'étouffer avec son Pomerol après chacune d’entre elles. Assise à côté de lui, Claire profitait du spectacle, et lui tenait la main par-dessous la table.
Monique s’activait encore plus que d’habitude, ne restait à table que le temps d’engloutir le contenu de son assiette, retournant aussi vite qu’elle le pouvait en cuisine pour surveiller la cuisson des cèpes, du cochon de lait, dresser le plateau de fromages, et mettre la touche finale au dessert, qui chaque année provoquait des cris de joie de la part des convives devant tant d’originalité et de talent culinaire. Claire tenta d’apporter son aide, mais Monique n’acceptait personne dans son domaine. Marc l’avait prévenu, lui seul pouvait espérer passer les fortifications que sa mère élevait tout autour de ses fourneaux.
L’après-midi était bien avancée quand arriva enfin de café. Le rythme des conversations s’était ralenti, tout le monde autour de la table était assommé par l’avalanche de nourriture qu’ils avaient avalée, et les vins capiteux qui engourdissaient leur cerveau. Marc avait allumé un cigare. La tête renversée il envoyait vers le plafond des volutes de fumée bleue. Son père attrapa la bouteille de cognac. Les hommes acceptèrent avec un sourire satisfait qu’il leur en serve un verre. Le feu crépitait dans l’âtre. Claire avait rapproché sa chaise de celle de Marc, et laissait courir sa main sur sa jambe. Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.
Audrey donna un léger coup de coude à Stéphane. Ils échangèrent un regard, Audrey murmura quelques choses à l’oreille du frère de Marc. Claire observait le petit manège, et attira l’attention de Marc dessus. Stéphane se leva. Prit son verre, et avec délicatesse il fit tinter le cristal avec son couteau en argent. Toutes les têtes se tournèrent vers lui. Il se pencha vers Audrey, elle lui prit la main.
— Voilà, je voulais vous dire que Audrey et moi nous avons décidé de nous marier.
Ce fut un tonnerre d’applaudissements autour de la table. Monique versa une larme avant d’embrasser son fils et sa future belle-fille. Claude fit sauter le bouchon d’une nouvelle bouteille de champagne. La grand-mère raconta l’histoire de la demande en mariage de Claude. Lors d’un repas en plein air, entourée de tous ses amis, il demanda l’attention, personne ne voulant se taire il monta sur la table, et hurla qu’il voulait épouser Monique. L’histoire fit rire les convives alors qu’ils l’avaient entendu cent fois , et qu’elle n’avait pas la moindre authenticité. Claude et Marc échangèrent un clin d’oeil d’un bout à l’autre de la table. Ils attendaient cette histoire à chaque Noël, et pensaient qu’ils allaient passer le premier sans l’entendre. Au cours du reste de l’après-midi, Stéphane et Audrey furent au centre de toute l'attention de toutes les conversations, de toutes les histoires de la grand-mère. Pour la plupart tout aussi éloignée de la vérité que celle de la demande en mariage. Au mieux elles étaient très accommodées.
La nuit commençait à tomber. La maison se vidait. Doucement le feu s’éteignait. Le soir venu, autour de la table en désordre, il ne restait que les parents de Marc, Stéphane et Audrey, Marc et Claire. Ils finirent la dernière bouteille de champagne en picorant dans la boite de chocolat. Monique n’avait plus la force de jouer les maîtresses de maison exemplaire. Elle tentait de suivre les conversations en résistant à la fatigue. Personne n’avait faim, mais ils acceptèrent tous un bout de foie gras, un morceau de cochon de lait, et un verre de vin. Monique alla se coucher en embrassant tout le monde. Toute sa petite famille lui désobéit en débarrassant la table avant que chacun regagne sa chambre.
Marc avait toujours un sourire aux lèvres en se glissant dans le lit. Claire lui mit son bonnet rouge et blanc sur la tête.
— J’ai toujours rêvé d’être la mère Noël, lui dit-elle en l’embrassant.
lundi 15 février 2010
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