mercredi 17 février 2010

Chapitre XVI

Marc déambulait dans les allées de la librairie sans but particulier. Il aimait flâner entre les rayonnages à la recherche d’un livre. Il passait le doigt sur les piles de livres alignées sur les tables, sur la tranche de ceux qui restaient sur les étagères. Dans un moment il penserait « Trop de livre, et tellement peu de temps ». Il le faisait à chaque fois. Son attention fut attirée par la couverture d’un livre de poche. Une bouteille de lait en verre dont l'opercule est entrouvert. Il se demanda s’il existait encore des bouteilles de lait en verre. Dans le monde moderne, le plastique remplaçait tout. Surtout, il y avait peu de chance qu’avec les consignes de sécurité et d’hygiène draconienne d’aujourd’hui, les opercules en aluminium soient encore utilisés tout seuls pour fermer les bouteilles de lait.
Il prit le livre entre ses mains, fit tourner les pages entre son pouce et son index, s'arrêta au hasard, lu quelques phrases, referma le lire, le retourna, lu la quatrième de couverture. Il aimait bien le titre. Cela ne suffit pas. Il n’était pas d’humeur à acheter aujourd’hui. Il se fit une note mentale pour la prochaine fois. Il remonta le long de l’allée, attrapa un autre ouvrage, reproduisit le même manège que pour le précédent.
Juste à la périphérie de son champ de vision, il remarque à peine une robe blanche qui passa à côté de lui. S’il avait tourné la tête, il aurait peut-être remarqué le petit tatouage sur la cheville de la propriétaire de la robe blanche. Un papillon. Il aurait alors souri. Pour lui même. Il aimait remarquer ce genre de détail. Il aurait alors laissé courir son imagination, il aurait inventé une histoire à ce papillon, à la jeune femme qui avait choisi de l’arborer sur sa cheville. Mais il ne tourna pas la tête, resta plongé dans les pages du livre qu’il allait reposer dans un instant.
Marc consulta sa montre. Il avait encore une heure avant de retrouver Claire. Il poursuivit son exploration des rayonnages de la librairie. Nouveau petit manège sur un autre livre. Cette fois-ci, même en relevant la tête, il n’aurait pas pu voir le papillon s’approcher de lui. Il n'avait pas encore d’oeil dans le dos. Il sentit quelque chose le frôler, n’y prêta pas vraiment attention, poursuivit sa lecture, et sursaute quand une voix féminine se fit entendre à sa gauche.
— Je serais vous, je n'achèterais pas ce livre, je l’ai lu, c’est très mauvais.
Marc se tourna vers la voix. Elle appartenait à une belle brune, à peine plus petite que lui, un ou deux centimètres, le teint à peine hâlé, deux grands yeux noirs. Ensemble ces éléments ajoutés à d’autre, lui rappelait quelque chose. Il essaya de fouiller dans sa mémoire, mais la surprise lui avait coupé une partie de ses moyens.
— Bonjour Marc.
La belle brune le connaissait. Cette impression de familiarité n'était pas juste une idée. Qui était-elle ? D’où la connaissait-il ? Il se maudit de ne pas arriver à mettre un nom sur ce si beau visage. Puis tout lui revint dans un flash. Julie. St Jo’. La terminale D.

La sonnerie tira Marc de sa rêverie. Il n’avait pas écouté la fin du cours. Encore une fois il allait devoir emprunter les notes de Grégoire. Il ne manquerait pas de le chambrer.
— Tu as encore passé le cours à fixer la nuque de Julie, petit pervers, lui dirait-il ne lui tendant son classeur.
Marc baissera les yeux, et ne pourra pas s'empêcher de rougir. Grégoire lui donnera une grande claque dans le dos, et l'entraînera jusqu’au foyer pour prendre un café.
— Un jour elle va finir par s’apercevoir que tu es obsédé par sa nuque, lui dit Grégoire en se frayant un passage jusqu’au comptoir à coup de coude et d’épaules.
— Elle ne sait même pas que j’existe. Je ne suis même pas un point sur sa carte du monde. Et puis elle doit avoir l’habitude de se faire dévisager.
— Tu ne la dévisages pas, tu es incapable de la regarder en face. On dirait qu’elle a des rayons dans les yeux qui te transperceraient si tu osais les croiser. Tu la « dénuquises ». C’est pas pareil.
Marc ne trouva pas le courage de lui répondre. Ils avaient déjà eu mille fois cette conversation depuis le début de l’année scolaire. Depuis la première fois où il s’était perdu dans la contemplation du cou de Julie. Il s'était perdu tant de fois depuis dans les méandres des mèches qui s'échappaient de sa queue de cheval, et glissaient sur les courbes de son cou, juste avant la naissance de ses épaules.
Julie était la plus belle fille de la classe, et peut-être du lycée. Tous les garçons se pâmaient devant elle, même Grégoire qui jouait l’indifférent et se moquait de Marc. Julie le savait. Elle en jouait juste ce qu’il fallait. Elle avait un petit copain, Sylvain, un beau mec, surfeur, et tête de classe. Sa bande d’amis, sa cour disaient les jaloux, et surtout les jalouses. Marc ne faisait et n’avait aucune chance de faire parti du tableau. Il n’avait aucune des qualités requises pour entrer dans le cercle. C’était un obscur, un sans grade, un type juste bon à passer les heures de cours à fixer sa nuque, et à imaginer les choses que l’on imagine quand on a son âge.
— Allez viens, on y retourne, dit Grégoire en lui donnant un coup de coude dans les côtes pour le faire revenir sur Terre, il ne faut pas être en retard où « Petit Cul » va nous fermer la prote au nez.
« Petit Cul » était leur prof d’histoire, un tout petit bonhomme qui occupait tout l’espace autour de lui en sautillant de droite et de gauche, et en parlant fort, très fort. C’est cette dernière caractéristique qui lui avait valu son surnom. « Grande gueule et petit cul, quand tu pètes on te voit plus » avait dit Grégoire après le premier cours. Il avait fait rire toute la classe. Et le surnom était né et resté, jusqu’à se répandre dans les autres classes. Marc l’aimait bien. C’était un prof intéressant. De plus, il savait qu’avec lui il n’aurait pas le temps de s’occuper de la nuque de Julie. Une heure de gagnée. Une heure pendant laquelle il ne se torturerait pas.
En remontant dans la classe, ils trouvèrent Julie entourée par sa bande, Sylvain assis derrière elle, l’entourant de ses bras. Grégoire s'installa et ouvrit des affaires sur le bureau. Marc resta un instant dans l’encadrement de la porte. Julie le remarqua et lui offrit un sourire. Marc en fut transpercé. Il ne sut quoi faire. Il aurait pu passer le reste de sa vie pétrifié sur le pas de la porte si « Petit Cul » n’était pas arrivé derrière lui et ne l’avait pas obligé à se pousser pour qu’il puisse entrer dans la classe. Marc se tourna vers le professeur.
— Alors, on se bouge un peu, lui dit ce dernier.
Marc s’avança vers sa place. Julie s’était assise penchée sur son livre elle avait oublié qu’il existait. Marc aurait voulu courir à travers la classe et disparaître sous son bureau. Il avait l’impression que tous les regards étaient fixés sur lui, sur sa démarche gauche, sur la collection de boutons qu’il entretenait sur son visage, sur le hasardeux agencement de ses cheveux gras. Il s’effondra blême sur sa chaise.
— Ça va, lui demanda Grégoire ?
— Ta gueule, lui répondit Marc surpris de son audace.
Il n’entendit rien du reste du cours. Pour une fois ce n’était pas à cause de la nuque de Julie. Il était perdu dans ses pensées, il détaillait le sourire de Julie. Ce sourire qu’elle lui avait envoyé, à lui. Il y passa la première heure de cours, et après la pause, après s'être passé la tête sous l’eau, il se mit à l’écrire. Il tartina trois pages rien qu’avec ce frémissement de lèvres qui n'avait pas duré plus d’une seconde.
Il rangea ces quelques feuilles avant que Grégoire ne puisse les lire. Il n’osait imaginer ce qu’il aurait dit de sa prose. Il savait que c’était mièvre. Il savait que c’était nul. Il savait qu’il ne pourrait jamais le relire sans avoir mal devant tant de platitudes. Pourtant, il ne renierait jamais ce qu’il venait d’écrire. Il garderait ces quelques pages précieusement. Longtemps.

Julie souriait. Marc la reconnut grâce à son sourire. Comment aurait-il pu en être autrement ? Il avait passé tant d’heures de sa vie de lycéen à détailler sa nuque, qu’il ne pouvait pas se souvenir de son visage. Juste de ce sourire. Il chercha dans sa mémoire où il avait pu perdre son texte, le texte du sourire. Sans doute avait-il péri lors d’un déménagement. Cela n’avait pas d’importance, il venait de retrouver l’original.
— Julie ?
Il avait l’air de ne pas être sûr de lui. Il sentait le point d’interrogation au bout du prénom. C’était pour la forme. Pour le style. Pour se donner le genre du type détaché qui n’est pas certain d’avoir devant lui, 15 ans après la fille qui l’avait fait fondre et rêver pendant toute une année.
— Quelle surprise, ça fait quoi ? 15 ans ? On était encore des gamins. Une éternité. J’ai mis du temps à te reconnaître. Tu as changé depuis cette époque.
Elle ne savait pas à quel point il était content de l’entendre dire ces derniers mots. Il était heureux de ne plus être l’ado boutonneux, complexé, gauche, transparent qu’il était en ce temps. Il avait changé au point que la plus belle fille du lycée venait l’aborder aujourd’hui.
Marc hésita à lui dire qu’elle n’avait pas changé. C'était le genre de phrase qu’il n’arrivait pas à dire, trop clichés, trop banales. Que lui dire alors ? Qu’elle avait le même sourire qu’avant ! Qu’aujourd’hui il serait capable d’en faire un roman ! Comment le prendrait-elle ?
— Tu fais quoi, lui demanda-t-elle ?
— Je cherche un livre, répondit-il platement.
— Toujours le même sens de l’humour.
Marc fut surpris par cette simple remarque. Non seulement Julie se souvenait de son sens de l’humour, mais elle y avait fait attention. Julie nota l’air interloqué de Marc
— N’ai pas l’air surpris. Tu n’étais pas totalement invisible au lycée. Tu n’aimais pas te faire remarquer, un peu trop timide sans doute, mais je te connaissais, enfin aussi bien que l’on puisse connaître quelqu’un sans lui parler, sans arriver à lui parler parce qu’il rasait les murs en vous croisant. Sans te parler, j’avais remarqué que tu avais un sens de l’humour particulier, tu maniais très bien l’ironie et le sarcasme. Et le second degré aussi. Tu avais de l’esprit.
Marc dut s’appuyer sur la table, sur une pile de livres pour ne pas tomber à la renverse. Il venait de se rendre compte qu’il n’avait pas passé toute son année de terminale, et la plupart de ses années scolaires, comme un fantôme que personne ne remarquait en dehors de quelques excentriques comme lui et quelques professeurs. Julie, une des filles les plus populaires, une fille inaccessible, une fille à qui il n’avait jamais pu parler, ni, comme elle lui avait rappelé, regarder dans les yeux, Julie donc, avait remarqué son sens de l’humour, son esprit. Tout son univers chancelait sur ses bases. Lui même ne se sentait pas très assuré sur ses jambes.
— Sérieusement, tu as un moment, on pourrait aller boire un café, histoire de se remémorer nos souvenirs de lycée.
Marc se mit à réfléchir plus vite qu’il ne l’avait jamais fait auparavant dans sa vie. Il parait que lorsqu’un danger se profile, le cerveau carbure à l’adrénaline et se met à tourner à des cadences inhabituelles. Marc se retrouvait dans cette situation. Il consulta sa montre. Il avait rendez-vous avec Claire dans moins d’une demi-heure. Avait-il le temps de prendre un café avec Julie avant de la retrouver ? Avait-il le droit de prendre un café avec Julie ? Si oui qu’est-ce qu’il dirait à Claire ? Il ne faisait rien de mal. Il avait le droit, et même le devoir, de rattraper le temps perdu avec Julie.
— Excuse-moi, mais j’ai un rendez-vous dans quelques minutes, je crois que je ne vais pas pouvoir.
Marc entendit ces mots et mit une seconde avant de réaliser que c’était lui qui venait de les prononcer. Un instant son corps avait pris le contrôle sur son esprit. Julie parut déçue par cette réponse. Une nouvelle fois son coeur manqua d’exploser.
— Tant pis, c’est dommage. Une autre fois.
Julie lui tendit une carte avec ses coordonnées. Marc chercha dans ses poches de quoi en faire de même. Il avait tout le temps un stylo sur lui au boulot, et voilà qu’au moment où il en avait le plus besoin il s’en trouvait démuni. Julie sourit en le regardant inspecter toutes ses poches. Elle ouvrit son sac et en sortit un stylo bille et un carnet. Elle les lui tendit. Marc nota nerveusement son numéro de portable. Il fit attention à ne pas trembler en rendant le petit carnet noir à Julie. Quand elle reprit son bien, Marc scruta sa main à la recherche d’une alliance. Il s’en voulut de suite. À quoi pensait-il ? Qu’espérait-il ?
Julie lui fit la bise et le quitta. Marc l’observa partir. Ses cheveux étaient détachait et cachaient sa nuque. Marc en fut déçu.

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