dimanche 14 février 2010

Chapitre XIII

Claire assise en tailleur sur le canapé, une tasse de thé à portée de main lisait les feuillets que venait de lui donner Marc. Il la regardait depuis le fauteuil en face d’elle, cherchant à deviner ce qu’elle pensait de sa prose. Claire ne laissait rien paraître, pas un sourire, pas une grimace, pas la moindre réaction. Impassible comme un joueur de poker elle tournait les pages, tendant de temps en temps la main pour boire une gorgée de thé. Marc ne supportant plus d’être un simple témoin, un justiciable en attente d’un verdict, se leva et se réfugia dans la cuisine. Il ouvrit le frigo, jeta un morceau de thon à Woodstock qui ne demandait rien, et commença à éplucher des pommes de terre, nettoyer des carottes, détailler du céleri pour faire de la soupe.
Il finissait de faire revenir les légumes dans de l’huile d’olive quand Claire entra. Elle tira une chaise, nettoya sommairement la table et y posa la pile de feuille couvertes des mots de Marc.

Claire laissa sa main glisser sur le matelas. Elle ne trouva pas Marc à ses côtés. Juste les draps froissés et déjà froids. Elle ouvrit les yeux et consultât l’afficha rouge du radio-réveil. 1 h 17. Elle attendit un moment. Peut-être était-il allé boire, ou pisser, pensa-t-elle. Sans s’en rendre compte, elle retomba dans le sommeil. 2 h 34. L’autre côté du lit restait vide. Clair se leva. Enfila sa robe de chambre, et sortie de la chambre. Personne dans le salon. La cuisine était vide. En allant vers la salle de bain elle remarqua un filet de lumière sous la porte du bureau. Marc était installé devant son ordinateur. Claire s’approcha doucement. Pas un bruit dans la pièce en dehors de la musique des doigts de Marc frappant les touches du clavier de son iMac. Elle l’appela. Il ne répondit pas. Dans ses oreilles elle vit ses écouteurs, branchés à l’ordinateur. Elle en retira un, lui souffla dans l’oreille. Il ne tourna pas la tête.
— Excusez-moi, je finis ma phrase et je suis à vous.
Les mots naissaient sur l’écran. Claire passa ses bras autour de la poitrine de Marc, posa son menton sur épaule et se mit à lire à haute voix.
Sa boite à outils sous le bras il prend l’ascenseur en sifflotant une vieille chanson que sifflait bien avant lui son grand-père quand il partait travailler dans son vieux tub Citroën. Il le suivait les jours où il n’avait pas classe. Il admirait l’habileté manuelle du vieil homme. Il était capable de réparer n’importe quoi. Il siffle toujours en regagnant sa camionnette. Tête en l’air il manque de se faire renverser par le facteur sur son vélo.
Un coup de sonnette et un petit écart il évite cet idiot qui ne fait pas attention quand il marche. Il n’aurait plus manqué qu’il renverse sa tournée sur la chaussée. Bonjour le résultat. Enfin, le pire est évité. Il continue sa route slalomant entre les voitures et parfois aussi entre piétons quand il grimpe sur le trottoir. Première étape, il pose son destrier et sonne.
Elle se lève de son fauteuil avec difficulté, lance un “voilà, voilà” à travers la maison. Elle n’a plus les jambes de ses vingt ans, chaque mètre à parcourir est une expédition. Un coup d’oeil à la pendule du couloir, elle devine que c’est le facteur. Ce sera peut-être sa seule visite aujourd’hui. Il ne lui apporte pas du vrai courrier, juste son journal. Mais c’est déjà ça. Elle tire le verrou et ouvre la porte. Son chat en profite pour s’échapper.
Il saute d’un bond hors de la maison et dévale la rue à toute vitesse ignorant les appels de sa maîtresse. Un tour dans un petit jardin. Quelques mètres sur une murette. Il stoppe sur un avant-toit. Regarde l’agitation de la ville puis reporte son attention sur un pigeon perché sur une cheminée. Il s’approche doucement. Saute. Trop tard il s’est envolé. Tant pis. Il descend et va rejoindre ce type en bas.
Claire lâcha la main de Marc qu’elle avait gardé dans la sienne pendant qu’elle lisait. Elle s’appuya contre le bureau. Marc repoussa le clavier. La lumière blafarde de l’écran éclairait son visage, et laissait celui de Claire dans la pénombre. Il fit glisser sa main, désormais libre le long de la jambe de Claire, allant et venant de sa cheville jusqu’au haut de sa cuisse. Ils restèrent en silence dans le calme de l’appartement en pleine nuit.
— Et après ?
Marc n’avait pas de réponse, il ne savait pas où irait cette histoire fragmentaire. Il expliqua à Claire ce qu’il cherchait à faire, un portrait éclaté d’une journée banale, des morceaux de vie comme si une caméra glissait, comme si une mouche sautait de personnage en personnage, leur volant un bout de vie, et repartant  vers d’autres horizons. Ce pourrait être l’histoire d’un papillon dit-il. Un papillon qui ne vit que 24 heures, et qui ne voit le monde, ne saisit le monde qu’au travers de ces hommes et femmes qu’il croise, qu’il effleure un instant.
— Et avant alors ?
Marc fit remonter les pages sur l’écran. Jusqu’au premier mot qu’il avait tapé cette nuit-là. Claire vint s’asseoir sur les genoux de Marc et se remit à lire à haute voix.
Dans la rue vide et noire où un lampadaire répand une lumière triste et froide, un bruit au loin se fait entendre. Un gyrophare orange crève l’obscurité. Deux hommes descendent d’un camion et vident les ordures dans sa benne. C’est son boulot, se lever avant tout le monde pour enlever les poubelles des trottoirs. Il n’en tire ni honte ni fierté. Il le fait simplement, du mieux qu’il le peut. Un coup sur la carrosserie et le camion repart. Il attend le prochain arrêt sur le marchepied, en discutant avec son collègue par-dessus le bruit et l’odeur.
— S’il vous plaît, pas à haute voix, demanda Marc.
Claire reprit pour elle la suite. Il n’y avait que quelques pages. Il ne lui fallut que quelques minutes pour les parcourir, malgré la fatigue, le sommeil qui s’accrochait encore aux recoins de son cerveau, et la difficulté de lire sur un écran.
Marc se cacha dans les cheveux de Claire pendant qu’elle lisait, s’enfonçait dans son parfum, les odeurs de la nuit qu’elle portait sur elle. Il se serrait contre elle, se réchauffait de sa chaleur, glissait ses bras sous sa robe de chambre en éponge, laissait sa respiration le bercer. N’eut été le poids de Claire qui commençait à lui faire mal aux cuisses, il aurait pu retomber dans le sommeil sur cette chaise de bureau.
Claire arriva à la fin provisoire de la nouvelle. Elle aimait. C’était simple et beau.
— Depuis quand écrivez-vous comme ça, la nuit ?
Elle se tourna vers lui, passa son bras autour de ses épaules, fit passer le poids de son corps sur l’accoudoir pour soulager les cuisses de Marc. Elle le vit fixer l’écran empli des phrases qu’il y avait fait jaillir.
— Avant j’écrivais la nuit.
— Avant quoi ?
— Avant vous, avant Sophie. Avant quand je dormais seul. Il m’arrivait souvent de me réveiller au milieu de la nuit parce que dans un rêve j’avais eu une idée, et qu’il me fallait le coucher sur le papier avant qu’elle ne s’envole. Je pouvais passer des heures, jusqu’au matin pour écrire à la main, des pages et des pages. Toutes bonnes à jeter au matin. Je ne faisais pas grand-chose de mes journées, mes nuits pouvaient rester blanches pour que je noircisse du papier. Bref, j’étais insomniaque. Mais ce n’est pas le sujet. Je n’ai pas écrit, je veux dire vraiment, depuis longtemps. L’envie m’est revenue il y a peu. J’ai envie de raconter notre nuit, notre première nuit. Avant il faut que je me dérouille un peu, que je reprenne l'entraînement.
— Pourquoi cette nuit ?
— Pourquoi pas ? Je me suis réveillé, j’avais cette idée, je me suis levé.
L’écran de l’ordinateur n’affichait plus le travail nocturne de Marc; L'économiseur d’écran avait pris le relais. Des portraits d’actrices défilaient sous les yeux de Claire. Elle fixait ses beautés sublimées par le talent de photographe professionnel et photoshop. Marc lui parlait de son envie de mettre leur histoire en mots et elle se perdait dans la contemplation de ces femmes qui devaient faire rêver son homme, quand entre Kristen Bell et Lauren Graham, elle se vit, allongée sur le canapé, les yeux mi-clos. Elle ne dit rien. Elle attendit. Laissa Marc poursuivre et attendit. Elle voulait savoir si ce n’était qu’une erreur, où si Marc la rangeait au côté de ces femmes. Elle revint, de dos, assise à ce même bureau, le regard perdu dans la contemplation du ciel par la fenêtre, puis encore endormi sur un transat, sans doute à la ferme pendant l’été, et encore, nue, allongée sur le lit, sur le ventre, le drap s'arrêtant juste à la naissance de ses fesses, un bras dans le vide, le visage posé de profil sur l’oreiller à moitié caché par ses cheveux.
Marc ne parlait plus. Il remarqua le léger sourire naître sur le visage de Claire en découvrant les photos d’elle qui tournait sur l’écran.
— Je croyais que vous n’aimiez pas les photos, lui dit-elle en se détournant de l’écran ?
— Mais je vous aime, vous.
Ils laissèrent les photos tourner sur l’écran et retournèrent dans la chambre. Marc se déshabilla et se glissa au côté de Claire et la serra contre lui.
— Qu’est-ce que vous pensez de mon projet, demanda-t-il ?
— Si c’est de me faire l’amour maintenant, il me convient.

Marc couvrit les légumes d’eau, et lança le feu sous le pot à soupe. Il s’essuya les mains, et rejoint Claire à la table. Il posa son regard sur la pile de feuilles, et le remonta vers Claire. Il voulait lui demander ce qu’elle avait pensé de son “oeuvre”, il se retint pour ne pas la brusquer. Si elle voulait lui dire que c’était mauvais, il lui fallait du temps pour trouver ses mots afin de ne pas le vexer.
Depuis qu’elle l’avait encouragée à mener à bien son projet de raconter, de mettre en mot leur nuit magique, leur première rencontre au cours d’une longue soirée qui ne s’était achevée qu’un petit matin venu, Marc s’était soumis à une discipline de fer. Pendant la semaine, chaque soir, il se plaçait en rentrant du travail une heure devant son clavier pour retranscrire ce qu’il avait écrit à la main pendant la journée, ou, quand son emploi du temps ne lui avait pas permis de trouver un moment pour écrire une seule ligne, pour rattraper le temps perdu, et taper au clavier ce qu’il lui avait trotté dans la tête. Le week-end, il passait trois heures le matin pour relire, mettre en forme, rajouter quelques pages. Il s’enfermait dans le bureau, avec ou sans Woodstock, toujours avec de la musique, toujours avec une théière à portée de main.
Pendant les vacances de Toussaint, son emploi du temps était encore plus chargé, deux heures le matin, de 10h à 12h, déjeuner, pause cinéma dans l’après-midi quand il estimait qu’il le méritait, de nouvelles longues séances de trois heures avant de préparer le dîner, et quand il se sentait en verve, il retournait à sa tache dans la soirée.
Il voulait en finir avant Noël, avoir son récit en forme avant les fêtes, pour l’offrir à Claire comme cadeau. En écrivant les derniers mots, il fut parcouru d’une vague d’émotion, un frisson chaud lui traversa tout le corps. Il était arrivé à bout, et lui même l’était. Ce soir là, en rejoignant Claire dans la chambre au milieu de la nuit, il resta à la regarder dormir. Il n’osa pas se glisser à ses côtés de peur de la réveiller. Il s’assit dans le fauteuil qui occupait un coin de la pièce, et en silence la contempla éclairée par le raie de lumière venant du couloir qui tombait sur elle. Il s’endormit une heure ou deux. En se réveillant, à 4 heures, il retourna dans le bureau, imprima les deux cents pages de son histoire, les posa sur la table de chevet, et alla s’allonger sur le canapé. Il partit comme tous les jours dans la nuit noire, laissant derrière lui Claire et son oeuvre. Il les trouva en rentrant toutes deux sur le canapé.
Elles étaient devant lui maintenant, dans cette cuisine où une soupe de légumes était en train de bouillir. C’était mauvais, nul, à jeter, pensa-t-il en attrapant les pages bien alignées en un joli tas. Claire ne disait rien. Etait-ce pour ne pas être méchante ? Il la fixa, attendit, attendit.
Claire resta muette, les yeux baissés sur le petit pavé de papier. Elle ne savait qu’en dire. Elle venait de lire son histoire, leur histoire, l’histoire de quelques heures qui avaient changé sa vie. C’était prétentieux de penser cela, elle le savait, pourtant c’était vrai, et lui, cet homme qu’elle avait suivi dans la nuit tombante, pieds nus, sans savoir qui il était, seulement qu’il avait été capable d’agonir une petite vieille devant une centaine de personnes, cet homme qui attendait son verdict, cet homme avait en deux cents pages résumé cette nuit. Bien sûr il avait triché, bien sûr il avait changé les noms, mais elle n’eut pas à beaucoup chercher pour découvrir que cette Virginie c’était elle, et qu’il s’était à peine caché sous les traits de ce Xavier. Tout le reste était aussi vrai qu’une fiction pouvait l’être, tout était aussi faux qu’un roman pouvait l’être. Et tout était là, tout ce qu’ils avaient dit, et n’avait pas dit, tout ce qui s’était passé, et n’avait été qu’une idée, tout ce qu’elle avait pensé, tout ce qu’il avait ressenti, tout ce qu’ils avaient échangé par la parole, les gestes, les regards. Il était rentré dans sa tête, en avait ressorti des mots qu’elle aurait pu dire, des mots qui lui étaient familiers, et étrangers.
Claire ne savait pas quoi dire. Elle ne pouvait pas trouver ses mots. Il les lui avait tous pris, volé, subtilisé, il l’avait dépouillé de toute parole en la couchant sur le papier. Elle n’osait le regarder. Elle le savait en attente, fébrile. Il lui avait confié ce morceau de lui, ce bout d’intimité, ce fragment d’eux mis en scène par ses mots, et il espérait d’elle tant de choses, trop de choses. La soupe bouillait, elle entendait le clapotis de l’eau. Elle sentait le fumet qui s’élevait du pot. Elle imaginait le goût qu’elle aurait.
Elle leva les yeux, croisa ceux de Marc. Elle ne savait pas quoi dire alors elle se tu, et lui souri.

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