Marc attendit un moment avant de descendre de la voiture.
— Tu es nerveux, lui demanda Claire ?
Il ne pouvait pas lui répondre non. Il n’avait pas envie de lui répondre oui. Elle n’avait paru nerveuse quand elle avait rencontré ses parents à lui. Dans cette situation, aussi, c'était lui qui transpirait à grosses gouttes.
Ils avaient tiré au sort qui ferait les présentations en premier. Il avait perdu. Comme s’il pouvait gagner à ce genre de jeu. Il appela sa mère, et lui demanda s’il pouvait venir déjeuner le week-end suivant. Sa mère lui répondit qu’il n’avait pas besoin de demander la permission de venir les voir. Il ajouta qu’il serait accompagné. Ses ennuis commencèrent. Elle voulut savoir avec qui. Il lui dit une fille. Sa mère s’emballa. Elle le bombarda de questions. Il n’avait pas le temps de répondre entre-deux. Elle accélérait le débit à chacune d’entre elles. Elle lui reprocha de ne pas lui en dire plus.
Après avoir raccroché, il prit Claire dans ses bras, la serra très fort, l’embrassa.
— Vous me devez... je ne sais pas ce que vous me devez, mais il va falloir que vous soyez très gentille avec moi. Maintenant. Après, quand vous l’aurez rencontrée, je serais très gentil avec vous.
Claire vint l’embrasser, et lui dit que tout se passerait bien, qu’il ne fallait pas s’angoisser pour si peu. Marc aurait voulu partager son optimisme, mais il savait que cette rencontre serait une épreuve. Il n’avait pas besoin d’être devin pour voir sa mère ouvrant tous ses livres de cuisine le téléphone à peine raccroché, cherchant à composer un menu digne de son fils et de sa fiancée. Sa mère ne disait jamais copine, petite amie, encore moins concubine, amoureuse. Quand ses fils avaient une femme dans leur vie, c’était leur fiancée. Que leur histoire dure trois jours, trois mois, trois ans. Elle allait s’agiter pendant le reste de la semaine pour que tout soit parfait. Elle allait changer les draps de toutes les chambres, faire un ménage complet, astiquer l’argenterie, s’épuiser en cuisine. Elle s’énerverait au-dessus de ses marmites, engueulerait son mari, qui stoïque resterait assis à lire son journal, regarder la télé, où remplir ses mots croisés. Marc pouvait les entendre. Il avait souvent assisté à ce dialogue à une seule voix.
Elle : Merde, merde, merde. Pourquoi ça ne marche pas comme je le voudrais ? Pourquoi la sauce ne veut pas prendre ?
Lui :...
Elle : C’est toujours pareil. Rien ne va quand c’est important. Et surtout ne vient pas m’aider Claude.
Lui :...
Elle : Merci, ça m’aide beaucoup.
Lui : Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?
Elle : Rien. Ce n’est pas la peine de te lever. Mais reste donc assis, tu ne vois pas que tu me gênes.
Lui :...
Marc prit la main de Claire avant de franchir le portail. Il resta figé un instant en regardant sa maison, le jardin parfaitement entretenu. Claire voulut dire quelque chose. Marc la prit de vitesse.
— Quoi qu’il se passe entre ces murs, s’il vous plaît ne m’en tenez pas rigueur. Ma mère va en faire des tonnes, elle va vous étouffer sous les questions, et sous la nourriture. Il y a, j’en suis certain, assez à manger pour nourrir tout le village pendant un mois. Elle est comme ça. Elle m’agace, mais c’est ma mère, alors je ne vais rien dire, je vais faire comme mon père, me contenter de hausser les épaules, de lever les yeux au ciel. Ce n’est pas une forme de faiblesse, c’est juste que l’on sait que nous ne pouvons pas lutter avec elle dans ce genre de situation. J’ose penser que ça fait de nous des sages, contrairement à mon frère qui croit qu’il peut lui résister.
Claire serra un peu plus la main de Marc, déposa un baiser sur sa joue, façon de dire “n’ayez pas peur”, et qu’elle l’aimerait encore, quoi qu’il puisse arriver. Marc prit une longue respiration, et fit glisser le portail sur son rail. En l’entendant, un vieux chien perclus de rhumatismes sortit du garage et s’avança maladroitement vers le couple qui venait de rentrer. Il renifla les deux intrus, reconnut Marc, et se mis à lui faire la fête, autant que lui permettait son grand âge. Il ne sentit pas de menace de la part de Claire, et la laissa tranquille.
— Maman, Papa, je vous présente Claire. Claire, ma mère Monique, mon père Claude.
Marc embrassa ses parents. Sa mère l’avait pris dans ses bras, avant de le repousser, pour ne pas qu’il se tache sur son tablier. Affolée de ce qui aurait pu se passer si elle l’avait souillé par son élan de tendresse, elle inspecta la chemise de son fils, et tentait de faire disparaître des taches invisibles à grand coup de torchon. Marc se laissait faire sans rien dire, mais le regard qu’il lança à son père valait tous les discours. En réponse, comme il le lui avait dit juste avant de rentrer, son père haussa les sourcils en levant les yeux au ciel. Il y avait tout dans ce geste. La complicité entre les deux hommes qui n’avaient pas besoin de mots pour s’exprimer, le résumé de la semaine que son père avait vécu au côté d’une mère trop occupé à préparer la venue de son fils pour s’intéresser à son mari, le plaisir de voir le voir, et trop de choses pour que Claire puisse les décoder toutes.
— Claude, amène les enfants au salon pendant que je termine de préparer le repas. Je vous rejoins tout de suite. Tu vas bien Marc, pardon mademoiselle, mais je n’en aurais pas pour longtemps, Claude tu as pensé à sortir le vin de la cave, allez, allez ne restez pas dans la cuisine, allez vous asseoir au salon, Claude tu leur sers l’apéritif, Marc, prends les toasts qui sont à côté, mince j’ai oublié le sel...
Le trio avait quitté la cuisine sans que Monique ne s’en aperçoive, ils l’entendaient poursuivre son monologue au dessus des plaques de cuisson.
Claire et Marc s’installèrent côte à côte, Claude leur versa un verre de Lillet à chacun, et vint s’asseoir en face d’eux avec un fond de whisky.
— Il faut excuser ma femme, mademoiselle, dit-il. Elle est tellement contente de voir son fils, surtout accompagné, qu’elle en perd un peu la tête.
Claire trouva Claude sympathique en un instant. Elle lui demanda de l’appeler son prénom. Il insista pour que de son côté elle en fasse de même. Ce qu’elle fit avec plaisir. Ils restèrent tous les trois sirotant leur apéritif, se racontant des choses diverses et sans grande importance en attendant que Monique vienne les rejoindre. Au bout d’une demi-heure, Marc se leva pour aller la chercher.
Il trouva sa mère assise à la table de la cuisine, fumant une cigarette.
— Qu’est-ce que tu fais là maman ?
— Tu le vois bien je fume une cigarette.
— Pourquoi tu ne viens pas nous rejoindre ?
— Je ne veux pas fumer devant ta fiancée, je ne sais pas si elle supporte la fumée.
— Tu es folle. Allez viens.
Il prit sa mère par ma main. Celle-ci eut juste le temps d’écraser sa cigarette, de détacher son tablier et de le jeter sur la table. Elle débarqua dans le salon, faisant mine de se recoiffer, d’arranger sa tenue, de rajuster son collier. Elle s’assit sur l’accoudoir du fauteuil de son mari, qui la regarda de travers. Il y avait bien d’autre place pour qu’elle s’installe confortablement. Pourquoi avait-elle choisi cette place inconfortable ? Cette femme est de plus en plus bizarre pensa-t-il, sans dire quoi que ce soit. Marc et lui échangèrent un autre de leur regard codé. Claire osa un discret sourire.
— Dites-moi, mademoiselle, que faites-vous dans la vie, demanda d’une voix enjouée la mère de Marc ?
Ce dernier serra la main de Claire. Ça commence voulu-t-il lui dire à l’oreille, mais il se retint. Il ne répondit pas non plus à sa mère, en lui faisant remarquer qu’il le lui avait déjà dit plusieurs fois. Il n’avait plus droit à la parole.
— Je suis médecin, madame.
Ce ne fut que la première d’une série de questions. La mère de Marc voulut tout savoir, dans les moindres détails, âge, nombres de frère et soeurs, situation des parents, plats préférés, couleurs favorites, opinion sur le temps qu’il fait et celui qui passe, etc... Le flot ne s'interrompait que lorsqu’elle se levait pour aller chercher les plats en cuisine, plats dignes d’un restaurant trois étoiles, dont elle rabaissera les qualités tout au long du repas. La salade landaise était banale, le rôti de boeuf en croûte fourrée au foie gras trop cuit, trop sec, la tarte tatin pas assez caramélisée. Tout le monde essayait de la détromper, mais elle ne voulait rien entendre. Ou plutôt, comme l’expliqua Marc, elle ne voulait entendre que cela. Elle savait très bien que tout était réussi, et le meilleur moyen d’avoir des compliments était de dire le contraire.
Dans les rares moments de répit que leur accordait Monique, Marc embrassait Claire, et lui glissait à l’oreille « Je t’avais prévenue ». Claude lui jetait des regards compatissants, et lui resservait un verre de vin.
Ils partirent en fin d’après-midi. Marc embrassa ses parents. Claude lui donna une tape dans le dos, et lui glissa deux trois mots à l’oreille, et fit la bise à Claire. Monique embrassa une nouvelle fois son fils, serra la main à sa « fiancée ». Ils les saluèrent au travers des vitres de la voiture.
— Vous m’en voulez, demanda Marc ?
— Non, vous m’aviez prévenu. Et maintenant il va falloir que vous soyez gentil, très gentil avec moi.
Deux chats sortirent en même temps de la maison, suivi de près par Françoise, la mère de Claire.
— Mes enfants, comme je suis heureuse de vous voir, leur dit-elle en les serrant l’un après l’autre dans ses bras. Claire ferme vite le portail que Linus et Pig-Pen ne s'échappent pas.
Linus ? Pig-Pen ? Marc se tourna vers Claire, un large sourire barrant son visage.
— Oui, encore un coup de mon père et de sa passion pour l’oeuvre de Schulz, lui répondit Claire en attrapant l’un des deux chats pour le serrer contre elle.
— Linus ou Pig-Pen, demanda Marc ?
— Le noir c’est Pig-Pen, celui-ci c’est Linus, répondit Claire.
Ils suivirent la mère de Claire dans la maison. Il planait un doux parfum dans celle-ci. Un, doux parfum de printemps qui venait de tous les bouquets de fleurs répartit dans chaque coin de la demeure.
Claire laissa Linus sur le carrelage du couloir, elle prit la main de Marc et le conduisit jusqu’à sa chambre d’enfant. Marc s’attendait à voir une chambre de fille typique, peluches et poupées sur le lit, postes de chanteur pour minettes aux murs, coiffeuse couverte de boîtes diverses et variées. En dehors d’un Snoopy géant qui trônait dans un fauteuil dans un coin de la pièce pas la moindre trace de peluches, pas plus de poupées. En lieu et place des posters pour midinettes, des photos noir et blancs de Paris, Londres, New York, et un portrait de Claire aux fusains, que Marc reconnut comme l’oeuvre de sa mère. Et des livres, des livres partout sur les étagères qui faisaient le tour de la pièce, sur le sol, sous le lit.
Claire alla s’asseoir sur son lit et tapota le matelas pour convier Marc à la rejoindre. Ce qu’il fit sans se faire prier. Claire posa sa tête sur son épaule quand il fut assis à côté d’elle.
— Comment vous trouvez, lui demanda-t-elle ?
— Je suis surpris. Je ne pensais pas à ce genre de décoration, dit-il en montrant du doigt l’ensemble des livres.
— Vous voulez savoir le pire, je les ai tous lus, au moins une fois.
— J’aurais dû me douter que je vivais avec une intellectuelle, lui dit-il en l’embrassant.
Ils entendirent une voix les appeler de l’autre bout du couloir.
— Les enfants, c’est prêt.
— Je crois qu’il va falloir que j’attende un peu pour réaliser mon fantasme.
— Qui est ?
— Vous faire l’amour dans votre chambre d’enfant.
— Pervers, lui dit-elle en lui donnant une tape sur la main.
Le repas fut beaucoup plus simple que chez les parents de Marc. Salade de tomates, du jardin précisa la mère de Claire, non sans une pointe de fierté dans al voix, poulet rôti, pas du jardin, mais du boucher ajouta-t-elle en riant, et tarte aux fraises, du pâtissier précisa Claire provoquant une nouvelle salve de rires. Plus simple, mais plus chaleureux. Françoise ne submergea pas de questions Marc. Elle lui demanda juste le strict nécessaire, et Marc répondit avec plaisir.
— C’est marrant que vous vous voussoyiez, remarque Françoise en fin de repas.
Marc et Claire se regardèrent en souriant. Ils étaient habitués à cette remarque, qui le plus souvent se trouvait formulée sous la forme d’une question du genre « Mais pourquoi vous vous vouvoyer tous les deux ». C’est Claire qui se chargea de répondre cette fois-ci.
— C’est une habitude que nous avons prise. Je ne peux pas dire que l’on a choisi, lors de la première nuit que nous avons passée ensemble nous ne nous sommes pas tutoyé une seule fois, et quand nous nous sommes revus après, nous avons gardé le vous, d’un commun accord, sans nous consulter. Je crois que nous y avons pris goût.
— Ce n’est pas que ça me dérange, précisa la mère de Claire, je trouve ça plutôt élégant. Tu te souviens de ce que disait ton père. Il s’énervait contre les traducteurs des films américains qui se sentaient obligé de faire passer du vous au tu les couples une fois qu’ils avaient couché ensemble.
Claire s’en souvint une fois que sa mère lui eu rappelé l’anecdote. Elle fut submergée d'une vague d'émotion, à la fois en raison de l’évocation de son père, mais aussi par le fait qu’elle avait plus ou moins inconsciemment choisi de dire vous à Marc en hommage à la mémoire de celui-ci.
Françoise embrassa Claire et Marc avant qu’ils ne remontent dans la voiture et ne la quitte.
— Je vous aime bien, dit-elle à l’oreille de Marc pendant que Claire faisait le tour de la voiture pour s’installer au volant. Claire aussi, et vous la rendez heureuse, et c’est tout ce qui compte.
— Merci madame, murmura-t-il surprit par cette déclaration.
— Pas de madame entre nous, appelez-moi Françoise, et comme on a pas couché ensemble, on se tutoie.
Marc éclata de rire. Claire se pencha vers lui, et lui demanda ce qu’il se passait. Il lui dit qu’il lui raconterait plus tard. Françoise le regarda s’installer sur le siège passager avec un sourire espiègle au coin des lèvres.
— Tu es nerveux, lui demanda Claire ?
Il ne pouvait pas lui répondre non. Il n’avait pas envie de lui répondre oui. Elle n’avait paru nerveuse quand elle avait rencontré ses parents à lui. Dans cette situation, aussi, c'était lui qui transpirait à grosses gouttes.
Ils avaient tiré au sort qui ferait les présentations en premier. Il avait perdu. Comme s’il pouvait gagner à ce genre de jeu. Il appela sa mère, et lui demanda s’il pouvait venir déjeuner le week-end suivant. Sa mère lui répondit qu’il n’avait pas besoin de demander la permission de venir les voir. Il ajouta qu’il serait accompagné. Ses ennuis commencèrent. Elle voulut savoir avec qui. Il lui dit une fille. Sa mère s’emballa. Elle le bombarda de questions. Il n’avait pas le temps de répondre entre-deux. Elle accélérait le débit à chacune d’entre elles. Elle lui reprocha de ne pas lui en dire plus.
Après avoir raccroché, il prit Claire dans ses bras, la serra très fort, l’embrassa.
— Vous me devez... je ne sais pas ce que vous me devez, mais il va falloir que vous soyez très gentille avec moi. Maintenant. Après, quand vous l’aurez rencontrée, je serais très gentil avec vous.
Claire vint l’embrasser, et lui dit que tout se passerait bien, qu’il ne fallait pas s’angoisser pour si peu. Marc aurait voulu partager son optimisme, mais il savait que cette rencontre serait une épreuve. Il n’avait pas besoin d’être devin pour voir sa mère ouvrant tous ses livres de cuisine le téléphone à peine raccroché, cherchant à composer un menu digne de son fils et de sa fiancée. Sa mère ne disait jamais copine, petite amie, encore moins concubine, amoureuse. Quand ses fils avaient une femme dans leur vie, c’était leur fiancée. Que leur histoire dure trois jours, trois mois, trois ans. Elle allait s’agiter pendant le reste de la semaine pour que tout soit parfait. Elle allait changer les draps de toutes les chambres, faire un ménage complet, astiquer l’argenterie, s’épuiser en cuisine. Elle s’énerverait au-dessus de ses marmites, engueulerait son mari, qui stoïque resterait assis à lire son journal, regarder la télé, où remplir ses mots croisés. Marc pouvait les entendre. Il avait souvent assisté à ce dialogue à une seule voix.
Elle : Merde, merde, merde. Pourquoi ça ne marche pas comme je le voudrais ? Pourquoi la sauce ne veut pas prendre ?
Lui :...
Elle : C’est toujours pareil. Rien ne va quand c’est important. Et surtout ne vient pas m’aider Claude.
Lui :...
Elle : Merci, ça m’aide beaucoup.
Lui : Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?
Elle : Rien. Ce n’est pas la peine de te lever. Mais reste donc assis, tu ne vois pas que tu me gênes.
Lui :...
Marc prit la main de Claire avant de franchir le portail. Il resta figé un instant en regardant sa maison, le jardin parfaitement entretenu. Claire voulut dire quelque chose. Marc la prit de vitesse.
— Quoi qu’il se passe entre ces murs, s’il vous plaît ne m’en tenez pas rigueur. Ma mère va en faire des tonnes, elle va vous étouffer sous les questions, et sous la nourriture. Il y a, j’en suis certain, assez à manger pour nourrir tout le village pendant un mois. Elle est comme ça. Elle m’agace, mais c’est ma mère, alors je ne vais rien dire, je vais faire comme mon père, me contenter de hausser les épaules, de lever les yeux au ciel. Ce n’est pas une forme de faiblesse, c’est juste que l’on sait que nous ne pouvons pas lutter avec elle dans ce genre de situation. J’ose penser que ça fait de nous des sages, contrairement à mon frère qui croit qu’il peut lui résister.
Claire serra un peu plus la main de Marc, déposa un baiser sur sa joue, façon de dire “n’ayez pas peur”, et qu’elle l’aimerait encore, quoi qu’il puisse arriver. Marc prit une longue respiration, et fit glisser le portail sur son rail. En l’entendant, un vieux chien perclus de rhumatismes sortit du garage et s’avança maladroitement vers le couple qui venait de rentrer. Il renifla les deux intrus, reconnut Marc, et se mis à lui faire la fête, autant que lui permettait son grand âge. Il ne sentit pas de menace de la part de Claire, et la laissa tranquille.
— Maman, Papa, je vous présente Claire. Claire, ma mère Monique, mon père Claude.
Marc embrassa ses parents. Sa mère l’avait pris dans ses bras, avant de le repousser, pour ne pas qu’il se tache sur son tablier. Affolée de ce qui aurait pu se passer si elle l’avait souillé par son élan de tendresse, elle inspecta la chemise de son fils, et tentait de faire disparaître des taches invisibles à grand coup de torchon. Marc se laissait faire sans rien dire, mais le regard qu’il lança à son père valait tous les discours. En réponse, comme il le lui avait dit juste avant de rentrer, son père haussa les sourcils en levant les yeux au ciel. Il y avait tout dans ce geste. La complicité entre les deux hommes qui n’avaient pas besoin de mots pour s’exprimer, le résumé de la semaine que son père avait vécu au côté d’une mère trop occupé à préparer la venue de son fils pour s’intéresser à son mari, le plaisir de voir le voir, et trop de choses pour que Claire puisse les décoder toutes.
— Claude, amène les enfants au salon pendant que je termine de préparer le repas. Je vous rejoins tout de suite. Tu vas bien Marc, pardon mademoiselle, mais je n’en aurais pas pour longtemps, Claude tu as pensé à sortir le vin de la cave, allez, allez ne restez pas dans la cuisine, allez vous asseoir au salon, Claude tu leur sers l’apéritif, Marc, prends les toasts qui sont à côté, mince j’ai oublié le sel...
Le trio avait quitté la cuisine sans que Monique ne s’en aperçoive, ils l’entendaient poursuivre son monologue au dessus des plaques de cuisson.
Claire et Marc s’installèrent côte à côte, Claude leur versa un verre de Lillet à chacun, et vint s’asseoir en face d’eux avec un fond de whisky.
— Il faut excuser ma femme, mademoiselle, dit-il. Elle est tellement contente de voir son fils, surtout accompagné, qu’elle en perd un peu la tête.
Claire trouva Claude sympathique en un instant. Elle lui demanda de l’appeler son prénom. Il insista pour que de son côté elle en fasse de même. Ce qu’elle fit avec plaisir. Ils restèrent tous les trois sirotant leur apéritif, se racontant des choses diverses et sans grande importance en attendant que Monique vienne les rejoindre. Au bout d’une demi-heure, Marc se leva pour aller la chercher.
Il trouva sa mère assise à la table de la cuisine, fumant une cigarette.
— Qu’est-ce que tu fais là maman ?
— Tu le vois bien je fume une cigarette.
— Pourquoi tu ne viens pas nous rejoindre ?
— Je ne veux pas fumer devant ta fiancée, je ne sais pas si elle supporte la fumée.
— Tu es folle. Allez viens.
Il prit sa mère par ma main. Celle-ci eut juste le temps d’écraser sa cigarette, de détacher son tablier et de le jeter sur la table. Elle débarqua dans le salon, faisant mine de se recoiffer, d’arranger sa tenue, de rajuster son collier. Elle s’assit sur l’accoudoir du fauteuil de son mari, qui la regarda de travers. Il y avait bien d’autre place pour qu’elle s’installe confortablement. Pourquoi avait-elle choisi cette place inconfortable ? Cette femme est de plus en plus bizarre pensa-t-il, sans dire quoi que ce soit. Marc et lui échangèrent un autre de leur regard codé. Claire osa un discret sourire.
— Dites-moi, mademoiselle, que faites-vous dans la vie, demanda d’une voix enjouée la mère de Marc ?
Ce dernier serra la main de Claire. Ça commence voulu-t-il lui dire à l’oreille, mais il se retint. Il ne répondit pas non plus à sa mère, en lui faisant remarquer qu’il le lui avait déjà dit plusieurs fois. Il n’avait plus droit à la parole.
— Je suis médecin, madame.
Ce ne fut que la première d’une série de questions. La mère de Marc voulut tout savoir, dans les moindres détails, âge, nombres de frère et soeurs, situation des parents, plats préférés, couleurs favorites, opinion sur le temps qu’il fait et celui qui passe, etc... Le flot ne s'interrompait que lorsqu’elle se levait pour aller chercher les plats en cuisine, plats dignes d’un restaurant trois étoiles, dont elle rabaissera les qualités tout au long du repas. La salade landaise était banale, le rôti de boeuf en croûte fourrée au foie gras trop cuit, trop sec, la tarte tatin pas assez caramélisée. Tout le monde essayait de la détromper, mais elle ne voulait rien entendre. Ou plutôt, comme l’expliqua Marc, elle ne voulait entendre que cela. Elle savait très bien que tout était réussi, et le meilleur moyen d’avoir des compliments était de dire le contraire.
Dans les rares moments de répit que leur accordait Monique, Marc embrassait Claire, et lui glissait à l’oreille « Je t’avais prévenue ». Claude lui jetait des regards compatissants, et lui resservait un verre de vin.
Ils partirent en fin d’après-midi. Marc embrassa ses parents. Claude lui donna une tape dans le dos, et lui glissa deux trois mots à l’oreille, et fit la bise à Claire. Monique embrassa une nouvelle fois son fils, serra la main à sa « fiancée ». Ils les saluèrent au travers des vitres de la voiture.
— Vous m’en voulez, demanda Marc ?
— Non, vous m’aviez prévenu. Et maintenant il va falloir que vous soyez gentil, très gentil avec moi.
Deux chats sortirent en même temps de la maison, suivi de près par Françoise, la mère de Claire.
— Mes enfants, comme je suis heureuse de vous voir, leur dit-elle en les serrant l’un après l’autre dans ses bras. Claire ferme vite le portail que Linus et Pig-Pen ne s'échappent pas.
Linus ? Pig-Pen ? Marc se tourna vers Claire, un large sourire barrant son visage.
— Oui, encore un coup de mon père et de sa passion pour l’oeuvre de Schulz, lui répondit Claire en attrapant l’un des deux chats pour le serrer contre elle.
— Linus ou Pig-Pen, demanda Marc ?
— Le noir c’est Pig-Pen, celui-ci c’est Linus, répondit Claire.
Ils suivirent la mère de Claire dans la maison. Il planait un doux parfum dans celle-ci. Un, doux parfum de printemps qui venait de tous les bouquets de fleurs répartit dans chaque coin de la demeure.
Claire laissa Linus sur le carrelage du couloir, elle prit la main de Marc et le conduisit jusqu’à sa chambre d’enfant. Marc s’attendait à voir une chambre de fille typique, peluches et poupées sur le lit, postes de chanteur pour minettes aux murs, coiffeuse couverte de boîtes diverses et variées. En dehors d’un Snoopy géant qui trônait dans un fauteuil dans un coin de la pièce pas la moindre trace de peluches, pas plus de poupées. En lieu et place des posters pour midinettes, des photos noir et blancs de Paris, Londres, New York, et un portrait de Claire aux fusains, que Marc reconnut comme l’oeuvre de sa mère. Et des livres, des livres partout sur les étagères qui faisaient le tour de la pièce, sur le sol, sous le lit.
Claire alla s’asseoir sur son lit et tapota le matelas pour convier Marc à la rejoindre. Ce qu’il fit sans se faire prier. Claire posa sa tête sur son épaule quand il fut assis à côté d’elle.
— Comment vous trouvez, lui demanda-t-elle ?
— Je suis surpris. Je ne pensais pas à ce genre de décoration, dit-il en montrant du doigt l’ensemble des livres.
— Vous voulez savoir le pire, je les ai tous lus, au moins une fois.
— J’aurais dû me douter que je vivais avec une intellectuelle, lui dit-il en l’embrassant.
Ils entendirent une voix les appeler de l’autre bout du couloir.
— Les enfants, c’est prêt.
— Je crois qu’il va falloir que j’attende un peu pour réaliser mon fantasme.
— Qui est ?
— Vous faire l’amour dans votre chambre d’enfant.
— Pervers, lui dit-elle en lui donnant une tape sur la main.
Le repas fut beaucoup plus simple que chez les parents de Marc. Salade de tomates, du jardin précisa la mère de Claire, non sans une pointe de fierté dans al voix, poulet rôti, pas du jardin, mais du boucher ajouta-t-elle en riant, et tarte aux fraises, du pâtissier précisa Claire provoquant une nouvelle salve de rires. Plus simple, mais plus chaleureux. Françoise ne submergea pas de questions Marc. Elle lui demanda juste le strict nécessaire, et Marc répondit avec plaisir.
— C’est marrant que vous vous voussoyiez, remarque Françoise en fin de repas.
Marc et Claire se regardèrent en souriant. Ils étaient habitués à cette remarque, qui le plus souvent se trouvait formulée sous la forme d’une question du genre « Mais pourquoi vous vous vouvoyer tous les deux ». C’est Claire qui se chargea de répondre cette fois-ci.
— C’est une habitude que nous avons prise. Je ne peux pas dire que l’on a choisi, lors de la première nuit que nous avons passée ensemble nous ne nous sommes pas tutoyé une seule fois, et quand nous nous sommes revus après, nous avons gardé le vous, d’un commun accord, sans nous consulter. Je crois que nous y avons pris goût.
— Ce n’est pas que ça me dérange, précisa la mère de Claire, je trouve ça plutôt élégant. Tu te souviens de ce que disait ton père. Il s’énervait contre les traducteurs des films américains qui se sentaient obligé de faire passer du vous au tu les couples une fois qu’ils avaient couché ensemble.
Claire s’en souvint une fois que sa mère lui eu rappelé l’anecdote. Elle fut submergée d'une vague d'émotion, à la fois en raison de l’évocation de son père, mais aussi par le fait qu’elle avait plus ou moins inconsciemment choisi de dire vous à Marc en hommage à la mémoire de celui-ci.
Françoise embrassa Claire et Marc avant qu’ils ne remontent dans la voiture et ne la quitte.
— Je vous aime bien, dit-elle à l’oreille de Marc pendant que Claire faisait le tour de la voiture pour s’installer au volant. Claire aussi, et vous la rendez heureuse, et c’est tout ce qui compte.
— Merci madame, murmura-t-il surprit par cette déclaration.
— Pas de madame entre nous, appelez-moi Françoise, et comme on a pas couché ensemble, on se tutoie.
Marc éclata de rire. Claire se pencha vers lui, et lui demanda ce qu’il se passait. Il lui dit qu’il lui raconterait plus tard. Françoise le regarda s’installer sur le siège passager avec un sourire espiègle au coin des lèvres.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire