— Il est où le tire-bouchon ?
Assise sur le canapé, Claire ne prit pas la peine de relever les yeux du magazine qu’elle lisait. Depuis qu’il s’était « officiellement » installé avec elle, il y avait déjà une semaine, Marc passait son temps à lui demander où elle rangeait les ustensiles de cuisine. Un de ces petits jeux qu’il affectionnait. Il connaissait pourtant l’emplacement de chaque louche, marmite, couteau à effiler, passoire. Il connaissait par coeur cette cuisine, où depuis plusieurs mois il lui avait préparé des repas succulents. La cuisine était son domaine, et la plupart des accessoires qui l’occupaient aujourd’hui provenaient de Marc, qu’il les ait achetés où qu’il les ait ramenés de chez lui.
Claire savait que Marc ne voulait qu’une chose, qu’elle le rejoigne, et qu’elle goûte le nouveau plat qu’il préparait. Elle allait le faire, dans un instant, dans une minute, quand elle aurait fini le lire cet article. En attendant qu’il patiente en parlant au chat. Qu’il lui jette un morceau de thon. Qu’il lui raconte sa journée, ses malheurs, ses rires. Elle viendrait le rejoindre, il lui verserait un verre de vin. Il lui demanderait ce qu’elle en pensait. Il lui donnerait le menu du jour. Il viendrait près d’elle, tout près, il l’embrasserait.
Il avait réussi son coup, elle n’arrivait plus à se concentrer sur sa lecture. Elle ne pensait plus qu’à lui, à son vin, à sa cuisine. Elle posa le magazine à l’envers sur le canapé, remis ses mules, et alla le rejoindre. Comme elle l’avait deviné, il avait déjà le tire-bouchon en main, et discutait avec Woodstock. Le chat l’écoutait sans broncher, sachant qu’au bout de la tirade de Marc, il aurait droit à sa récompense. Voyant Claire entrer dans la cuisine, Marc se dirigeat vers de frigo, en sorti une boite de thon, et en jeta un bout à Woodstock. Revenant vers la table, il prit une bouteille de vin, en retira le bouchon d’un geste expert, en versa quelques gouttes dans un verre, le goûta, approuva d’un sourire ce qu’il venait de boire, et en remplis deux verres. Il en tendit un à Claire qui trempa ses lèvres.
— Alors, qu’est ce que vous en pensez ?
Elle aimait, autant le vin, que le voussoiement. Ils se connaissaient depuis trois mois, et ils continuaient à se dire vous. En souvenir de cette nuit particulière, cette nuit où ils s’étaient découverts, cette nuit où ils ne s’étaient jamais dits tu, et qu’à aucun moment cela ne les avait dérangés, à aucun ils n’avaient trouvé cela étrange. Quand ils s’étaient revus, ils avaient gardé ce vous, sans se concerter, un accord tacite.
En laissant le vin s’épanouir dans sa bouche, elle repensa à cette nuit. Elle y repensait souvent. À tout ce qu’ils s’étaient dit, confié, tout ce qu’ils avaient partagé. Elle s’était endormie alors que le jour se levait. En se réveillant, elle pensait qu’elle ne le reverrait plus, cet inconnu dont elle savait tout. Elle pensait que cette nuit resterait un souvenir précieux, un moment magique. Comment pouvait-il en être autrement ? Elle avait alors vu, posée sur la table basse, une liasse de feuilles pliée en deux. Elle s’en saisit, et commença à lire les mots de Marc.
Vous dormiez, je suis parti...
Mais pouvais-je partir comme ça ?
Pouvais-je me montrer aussi impoli, et vous quitter sans vous dire au revoir ?
Au revoir pas adieu. Car nous devons nous revoir. C’est un devoir, oui. Nous devons continuer à alimenter cette formidable amitié, et qui sait, peut-être la faire grandir en quelque chose de différent.
Comme gage de ma bonne foi, je vous laisse un cadeau, ce que vous m’avez demandé plus tôt, votre portrait.
S’il vous plait, si vous le voulez, je vous laisse mon numéro. Je sais que ce n’est pas à la demoiselle d’appeler, mais vous accepterez bien de faire une entorse aux règles de bienséances.
Claire avait lu d’une traite le portrait que Marc avait écrit. Elle ne pouvait pas laisser passer un type comme lui. Elle s’était dit cela avant même de découvrir toutes les jolies choses qu’il avait couchées sur le papier. Elle n’avait pas attendu, elle s’était saisie du téléphone et l’avait appelé. Elle n’avait trouvé que son répondeur. Elle avait laissé un message. Un long message. Un peu confus. Un peu brouillon. La faute au manque de sommeil, à l’émotion, à l’alcool. Marc l’avait rappelé le lendemain soir. Ils s’étaient moqués de son message. Gentiment moqué. Il lui avait dit qu’il l’avait écouté trois fois avant de comprendre ce qu’elle voulait dire. Elle ne s’était pas vexée. Elle avait ri avec lui. Il lui avait proposé de se revoir. Elle n’attendait que cela. Elle aurait voulu que ce soit le soir même. Elle avait dû attendre la fin de la semaine. L’attente fut longue.
Ils s’étaient revus. Souvent. Faisant grandir leur amitié en ce quelque chose plus grand dont parlait Marc. Ce quelque chose qui se scelle par un baiser échangé sous un clair de lune. Ce quelque chose qui vous fait partager votre lit. Ce quelque chose qui était si bon. Quelque chose qui prit un nouveau cap au tournant de la nouvelle année.
Marc se demanda pourquoi il avait invité Claire à la soirée de son frère. Il détestait ce genre de soirée, trop de monde, trop de bruit, et surtout c’était le réveillon du Nouvel An, le moment de l’année où il ne supportait pas physiquement de fréquenter plus de deux personnes. Il allait avoir des boutons, des douleurs musculaires, et il tenterait de les soigner à grand coup d’alcool fort. Il était trop tard pour faire demi-tour, Claire l’attendait au bas de chez elle, elle lui fit signe en le voyant arriver. Ils s'embrassèrent et remontèrent les rues de la ville sous la lumière des guirlandes multicolores. Ils croisaient d’autres couples comme eux, se serrant l’un contre l’autre, se tenant par le bras, la taille, souriant sans raison dans le froid du début de la soirée de décembre.
Marc parla de son frère à Claire. Il le décrivit comme une sorte de sportif total, un homme qui était capable de pratiquer n'importe quelle discipline avec autant de facilité. Il surfait, jouait au foot, au tennis, venait de se mettre au golf, courait chaque matin pendant une heure, avait abandonné le ski par manque de temps, mais comptait bien s’y remettre un jour ou l’autre.
— Dans le partage génétique, c’est lui qui a pris tout ce qui concerne le goût de l’effort et la masse musculaire.
Claire demanda ce qu’il faisait en dehors de transpirer en short. Mars lui expliqua qu’il passait le temps qu’il lui restait la tête plongée dans les ordinateurs, il en vendait, en réparait, en bidouillait.
— Et tente de me convaincre que je devrais abandonner mon Mac. Comment voulez-vous que je fasse confiance à un type qui pense que le summum du plaisir est de cracher ses poumons sur les routes juché sur la selle d’un vélo ?
Stéphane leur ouvrit la porte, laissant s'échapper de grands flots de musique mêlés à quelques bribes de conversation. Il embrassa Claire, et prit son frère dans ses bras. Marc présenta Claire comme son amie. Ta chère amie demanda Stéphane ? Mars répondit d’un signe de la tête, avant de poser son index en travers de ses lèvres. Ce petit geste signifiait “pas un mot à maman”. Il existait un code entre les deux frères, une sorte d’accord tacite concernant leur vie privée. Il ne devait rien révéler à leur mère sans l’aval du concerné. Ils savaient qu’une fois la porte ouverte, leur mère s’y engouffrerait sans leur laisser de répit. Si elle apprenait que Marc avait une amie, une chère amie, elle passerait son temps à lui téléphoner pour lui demander si c’était sérieux, si c’était une gentille fille, si ceci, si cela. Stéphane scella ses lèvres d’un geste, et jeta la clef au loin.
Ils s’avancèrent, saluèrent les autres invitées, qui déjà avaient un verre à la main. Marc échangea quelques mots, tenta de participer aux conversations, mais celle-ci tournant autour des performances de l’équipe de foot locale, des derniers processeurs, des placements monétaires, Marc fut vite dépassé, et plutôt que de se montrer désagréable il se réfugia dans la cuisine, et adopta une bouteille de champagne qui n’attendait que lui.
— Qu’est-ce que vous faites là, lui demanda Claire en le rejoignant ?
— J’attends que ça se passe. Vous passez une bonne soirée ?
— C’est sympa, votre frère est sympa, sa copine est... gentille.
— Vous êtes méchante, ce n’est pas parce qu’Audrey est blonde que forcément elle est idiote.
— Non, mais je pense que ça doit aider.
Ils éclatèrent de rire. Marc se versa une nouvelle coupe, et en fit autant pour Claire.
— Et vous, vous passez une bonne soirée, reclus dans la cuisine ?
— Ce n’est pas le genre de soirée que j’aime. Par tradition personnelle je passe mes réveillons de la saint Sylvestre seul. Ou en couple. J’aimais plus de deux. J’ai un programme qui me convient parfaitement loin des grandes sauteries, et de la joie communicative, parce qu’obligatoire. Un Lubitsch, une terrine de foie gras, une bouteille de Sauternes, ou un magnum de champagne, un bon canapé, et le calme.
— Alors pourquoi êtes-vous là ?
— Parce que je ne voulais pas que vous me preniez pour un ours asocial.
Claire le prit par le bras et le tira hors de la cuisine. Ils traversèrent la foule de convives, récupérèrent leurs manteaux dans l’entrée, et sortirent de l’appartement. Toujours tiré par Claire, Marc dévala les escaliers. Sur le trottoir, après avoir repris son souffle, il se mit à rire. Claire le regardait appuyée contre un poteau, elle ne tarda pas à rire avec lui. Elle lui tendit la main. Marc se redressa, s’en saisit, et ils repartirent comme ils étaient venus, marchant dans les rues serrés l’un contre l’autre, souriant aux passants.
— A vous de choisir.
Claire avait étalé DVD et VHS devant Marc. Les oeuvres quasi complètes de Lubitsch. Marc hésita. Le choix était difficile. Comment départager Sérenade à Trois de La Huitième femme de Barbe Bleue. Et pourquoi pas Ninotchka ? Comment dire non à To be or not to be ? Il tendit La Folle Ingénue à Claire. Elle approuva d’un sourire. Elle glissa le DVD dans le lecteur. Alluma le poste de télévision, et vint se blottir contre Marc.
— Avant de commencer, je voudrais vous demander quelque chose, dit-il en prenant la télécommande, Minuit va sonner pendant le film, s’il vous plaît ne me dites pas bonne année.
— Pas question d’interrompre un film du grand Ernst.
Dans la pénombre du salon, ils furent baignés par la lumière bleutée du téléviseur. Quand le clocher voisin sonna les douze coups, Claire se contenta de se rapprocher de Marc, et de lui déposer un baiser dans le cou.
Marc se réveilla, et découvrit qu’il était seul dans le lit. Il chercha des traces du parfum de Claire sur les draps. Il s’étala de tout son long en travers du matelas. Poussa un soupir, et se leva. Il enfila son pantalon, chercha en vain sa chemise, torse nu il sortit de la chambre. Claire buvait son café devant la fenêtre, dans la chemise de Marc. Il approcha à pas feutrés, lui passa les bras autour de la taille, l’embrassa dans le cou.
— Je vous ai déjà dit que les chemises d’homme étaient faites pour être portées par les femmes au petit matin ?
— Oui, lors de notre première rencontre, alors que vous ne saviez pas si je serais d’accord pour aller plus loin qu’une simple conversation nocturne.
— C’était il y a combien de temps ?
— Quatre mois environ.
— Et il vous a fallu tout ce temps pour m’écouter.
Marc alla se préparer un thé. Dans la cuisine il se servit de sa bouilloire, de sa théière, se servit son thé, et le but dans sa tasse. Il réalisa que petit à petit il colonisait l’endroit. Dans la salle de bain, sa brosse à dents et son rasoir côtoyaient les produits de beauté de Claire, et il était sûr qu’une de ses chaussettes campait sous le lit.
Il retrouva Claire dans le salon, elle regardait toujours par la fenêtre, il souffla sur son thé, se plaça à côté d’elle, regarda les premiers passants de la nouvelle année aller et venir sur les trottoirs. Il consulta l’heure.
— L’année est déjà vieille de 11 heures et 12 minutes, il est temps de prendre des résolutions, dit-il. Et si...
— ...on décidait de vivre ensemble.
— Alors qu’est ce que vous en pensez ?
— Il est bon. C’est quoi ?
— Un petit Chablis, sympathique ?
Marc souriait en lui présentant la bouteille. Elle aimait ce sourire. Elle aimait qu’il lui fasse découvrir ces vins, qu’il lui fasse découvrir ce qu’était la cuisine. Qu’il lui explique comment couper des légumes en julienne, la différence entre la pâte brisée et la pâte feuilletée. Il lui apprenait aussi à faire les marchés, à faire son marché dans une grande surface, mais trouver les bons produits auprès des bons commerçants, boucher, poissonniers, primeurs, fromagers.... Sa cuisine avait changé sous l’influence de Marc.
Et d’autre chose aussi.
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